Les Amérindiens ont enfin leur JT

La télévision publique péruvienne diffuse depuis peu des journaux télévisés en langues quechua et aymara. Une première dans l’histoire de ce pays où les Amérindiens sont toujours victimes de discrimination.
source : telerama.fr
 

Quatre heures et demie du matin, les rues du centre de Lima sont désertes, à l’exception de deux prostituées en short. Avenue José Galvez, un vigile souriant fait le planton devant le siège de TV Perú, la plus importante des quatre chaînes publiques péruviennes. Dans le couloir qui mène aux studios, un panneau indique que le bâtiment, très moderne, a été renforcé contre les risques naturels grâce à une donation du peuple japonais. Un signe de l’amitié qui unit les deux pays, conclut la plaque (plus de 160 000 Péruviens sont d’origine japonaise).

Le couloir mène à la salle de rédaction, un grand open-space climatisé où s’affairent une quinzaine de personnes devant des ordinateurs flambant neufs. Dans le silence, concentrés, les journalistes et assistants de production finissent de préparer le journal qui va commencer à cinq heures, dans une vingtaine de minutes. La scène évoque une mécanique bien huilée. Dans cette ambiance classique d’une grande chaîne de télévision, on ne manque pas de remarquer un couple à l’allure surprenante : assis devant des ordinateurs, une femme et un homme en costumes traditionnels de l’Altiplano lisent des fiches et visionnent des vidéos. Ce sont les présentateurs de Jiwasanaka, le premier journal télévisé en langue aymara de la télévision publique péruvienne.

Quelques minutes avant le direct, Walter Escobar et Rita Choquecahua s’installent derrière une grande table. Ils font face à deux prompteurs et trois caméras. Après un écran pub et un jingle, le générique coloré de Jiwasanaka (« nous » en aymara) est lancé, les présentateurs embrayant avec le bonjour réglementaire et le lancement du premier sujet que déroulent, en espagnol, les prompteurs. Escobar et Choquecahua le traduisent en aymara en direct. Le sujet d’environ deux minutes aborde les problèmes rencontrés par les agriculteurs de la région de Puno, aux bords du lac Titicaca. Sur le retour écran, on constate que ni les interventions des présentateurs ni les textes des sujets ne sont sous-titrés en espagnol. Au bout de trente minutes en grande partie consacrées à l’actualité sociale et culturelle des Améridiens du sud du pays, Jiwasanaka se termine. Escobar et Choquecahua laissent place à un autre couple, cette fois-ci vêtu à l’occidentale : ce sont les présentateurs de Ñuqanchik(« nous » en quechua), un nouveau JT, en quechua, donc, cette fois-ci. Comme leurs prédécesseurs aymara, Clodomiro Landeo et Marisol Menal traduisent leurs textes en direct. Là encore, les sujets abordent la vie quotidienne des communautés amérindiennes. Trente minutes plus tard, Landeo, Menal et le quechua s’esquivent, et l’antenne de TV Perú reprend son cours « classique », en espagnol.

Près de la moitié de la population péruvienne est amérindienne et plus de cinq millions de Péruviens ont comme langue maternelle un idiome indigène, les langues quechua et aymara étant les plus répandues (elles sont respectivement parlées par 4,4 millions et 500 000 habitants). Bien qu’elles soient, comme l’espagnol, des langues officielles, il aura fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour que la télévision publique péruvienne mette à l’antenne des journaux dans ces langues autochtones (les émissions sont diffusées en simultané sur la radio publique). Car si elles étaient déjà présentes sur certaines radios et télévisions locales, la couverture limitée de ces dernières ne leur permettait pas d’atteindre toutes les populations concernées (Lima abrite la plus nombreuse communauté de langue quechua).

En août 2016, la nomination du journaliste et écrivain Hugo Coya à la tête de l’IRTP (Institut national de radio et télévision du Pérou), qui chapeaute l’audiovisuel péruvien, change la donne. « Beaucoup de locuteurs du quechua sont toujours victimes de discrimination et de racisme. Pour de nombreux citadins, parler quechua est un signe de pauvreté et de manque d’éducation. Les gens ont parfois honte de le parler et interdisent à leurs enfants de l’utiliser. C’était le cas de Marisol, notre présentatrice, qui n’avait pas le droit de le parler chez elle, quand elle était enfant, et qui était victime de moqueries de la part des autres élèves. Beaucoup de gens pensent que s’ils parlent l’espagnol, ils pourront plus facilement progresser dans la société… Je me suis dit qu’il n’était pas juste que les gens qui ne parlent pas l’espagnol n’aient pas accès à l’information. Sans celle-ci, ils ne peuvent pas exercer leurs droits, même basiques, comme savoir le temps qu’il va faire. Ces personnes sont condamnées à vivre dans un monde parallèle, et elles ne peuvent pas s’intégrer », explique Coya.

Mais son projet de JT en quechua se heurte à beaucoup de difficultés. Certains collaborateurs estimaient ainsi que ce serait dangereux en termes d’audience, en particulier pour la radio. « Une des autres difficultés auxquelles nous avons dû faire face est le fait qu’il existe plusieurs quechua. En fait, le mot “quechua” qualifie plusieurs langues. Nous avons contacté des associations spécialisées qui ont émis une opinion très négative. Elles estimaient ainsi qu’il serait impossible de produire une émission en quechua. Nous avons contourné le problème en choisissant un présentateur qui s’exprime dans le dialecte d’Ayacucho, le second utilisant celui de Cuzco, qui sont les deux principaux dialectes du quechua. »

Hugo Coya insiste pour que les animateurs aient le quechua comme langue maternelle et pour qu’ils soient des pros de la communication. Le but étant qu’ils informent en respectant la vision du monde de ceux qui parlent le quechua. Vieux routier de l’audiovisuel public, Clodomiro Landeo est choisi rapidement. Marisol Mena, sa copilote, est sélectionnée après avoir passé un casting rassemblant plusieurs centaines de personnes. « Autrefois, le quechua était très discriminé au profit de l’espagnol. De nos jours, les locuteurs du quechua ont plus confiance en eux. Notre langue et notre culture ont une grande histoire mais aussi un grand avenir ! », commente avec enthousiasme la présentatrice. « La majorité de nos informations figurent aussi dans les JT en espagnol, mais une partie de nos reportages traite de thèmes du monde quechua : les fêtes religieuses, l’économie ou la politique. Dans l’univers quechua, il n’y a pas de différence entre les choses, les gens ont une vision panoramique, une “cosmovision” où tout est connecté. Pour eux, la vie n’est pas une suite de situations isolées », poursuit-elle.

Ñuqanchik est lancé le 12 décembre 2016. La plupart des locuteurs du quechua se levant aux aurores pour aller travailler dans les champs, le JT est programmé à 5 h 30. Hormis quelques excités qui accusent Hugo Coya de gaspiller l’argent public, l’émission est accueillie très favorablement et dépasse les objectifs de ses créateurs. « L’audience de la case a été multipliée par neuf en seulement quelques mois. Nous sommes passés de 0,5% de parts d’audience à 4,8% ! Ce succès n’a pas échappé aux marques qui achètent désormais de la pub sur le temps de l’émission, ce qui fait qu’elle est rentable », se félicite Coya qui continue en citant le cas d’une dame âgée qui a accueilli un journaliste de TV Perú en lui disant qu’elle pouvait enfin comprendre ce qui se raconte à la télévision !

Le succès de Ñuqanchik pousse Coya à lancer, le 25 avril dernier, un JT en aymara, Jiwasanaka. Walter Escobar, son présentateur, précise : « Nous tenons toujours compte de la vision du monde des Aymaras. Nous parlons par exemple des fêtes patronales qui sont très importantes, ou du commerce, parce que beaucoup d’Aymaras de Lima travaillent dans ce domaine. » Jiwasanaka a été précédé de quelques mois par Judicial Willakuyta, une émission en quechua de Justicia TV, la chaîne câblée du « pouvoir judiciaire » péruvien. Une noble initiative qui mériterait néanmoins d’être un peu mieux verrouillée : seuls les lancements sont en quechua, les reportages et interviews restant, eux, en espagnol.

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