Au Pérou, le succès du café profite peu aux producteurs

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Alors que la consommation de café n’a jamais été aussi dynamique, la situation des producteurs dans les pays du Sud ne s’améliore pas.

source : lacroix.com

Les chaussures de cuir de Magno Paredes avalent le chemin de terre en pente raide à une vitesse folle. De manière inexplicable, ce producteur de café de 41 ans, installé dans la région de Jaén, dans le nord du Pérou, parvient à les garder presque immaculées, malgré la boue qui a envahi le terrain.

Les sentiers qui sillonnent son exploitation de 8 hectares, logée à 1 450 mètres d’altitude au milieu de la forêt, Magno Paredes les connaît sur le bout des doigts. « J’ai repris la ferme de mes parents, mais j’ai aussi largement amélioré la qualité de la production », explique-t-il avec fierté.

Un ingénieux système pour trier les cerises de café

Le petit paysan a notamment rénové 3 hectares l’an dernier, grâce à l’achat de 7 000 plants issus de nouvelles variétés. Il a aussi imaginé un ingénieux système de deux baignoires superposées pour trier les cerises de café, et économisé pendant cinq années pour construire un impressionnant séchoir en dur. « Mon père est mort il y a quatorze ans et n’a pas vu toutes les améliorations que j’ai apportées », regrette-il.

Mais derrière cet enthousiasme, le corps sec et le visage fermé de Magno laisse imaginer combien la vie doit être rude ici. La ferme familiale est isolée, à une trentaine de minutes de marche de l’inconfortable piste qui mène en une heure de voiture à Jaén, la capitale régionale. Malgré le raccordement au réseau électrique il y a trois ans, le confort de vie est des plus sommaires dans la ferme et beaucoup de producteurs de café de la région doivent aussi cultiver des fruits et légumes et élever des animaux pour nourrir la famille.

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Car le café a pris, pour beaucoup de petits paysans, un goût amer depuis quelques années. À l’origine de ces difficultés, des cours mondiaux au tapis : à la Bourse de New York, l’arabica, la référence mondiale, est passé au quatrième trimestre 2018 sous la barre de 1 dollar la livre, un niveau sans précédent depuis 2006, tandis que le cours du robusta, coté à Londres, est tout aussi corsé.

« La grande majorité de la production dépend des cours mondiaux »

Or, explique un acteur de ce marché, « la grande majorité de la production dépend des cours mondiaux. Les acheteurs renégocient les contrats en fonction des dernières évolutions et ajoutent à ce prix de référence des primes selon la qualité du café, mais aussi son caractère équitable ou biologique. » Pendant la récolte, Magno Paredes se branche d’ailleurs tous les matins à 5 heures sur une radio pour connaître les cours du moment.

Pour comprendre cette dégringolade, entamée fin 2016, il faut se tourner vers les immenses exploitations du Brésil, devenu premier producteur mondial avec environ 30 % des volumes. Cette année, ce pays devrait encore enregistrer une récolte record, selon l’Organisation internationale du café (OIC), avec plus de 60 millions de sacs de 60 kg. Derrière, le Vietnam enchaîne aussi les bonnes performances, tandis que l’Indonésie, au troisième rang, est stable. Dans ces conditions, les investisseurs parient depuis des mois sur une chute continue des prix, ce qui ne fait qu’alimenter la spirale baissière.

Pourtant, à l’autre bout de la chaîne, la demande est aussi en pleine effervescence. Selon une étude du cabinet Basic publiée en octobre, les ventes ont progressé de 2 % par an depuis la fin des années 2000, atteignant 9 millions de tonnes en 2017 (2 milliards de tasses de café sont consommées par jour), pour un chiffre d’affaires d’environ 200 milliards de dollars (176 milliards d’euros). En outre, ce dynamisme se double d’une montée en gamme, liée à l’engouement des consommateurs pour le très lucratif marché du café en capsule – dont les Français sont les premiers consommateurs par habitant.

« Depuis deux ans, les prix de vente couvrent à peine les coûts de production »

Las, la hausse des revenus générés par ces évolutions ne profite guère, ou très peu, aux petits producteurs. Ils font face à des distributeurs et torréfacteurs certes encore morcelés, mais en voie de concentration. Nestlé, leader incontesté du marché avec ses marques Nescafé et Nespresso, est désormais bousculé par JAB, le holding de la famille allemande Reimann qui s’est bâti un empire en investissant plus de 25 milliards de dollars depuis 2012 : elle détient désormais le néerlandais Jacobs Douwe Egberts (L’Or, Jacques Vabre, Grand’Mère…), mais aussi des chaînes de restauration rapide (comme Prêt à manger) et les machines à café Keurig. Derrière ces deux géants, les poursuivants se nomment Lavazza (Carte noire), Starbucks… et – signe de l’intérêt de ce marché – Coca-Cola, qui a racheté la chaîne Costa Coffee l’an dernier.

« Cette évolution reflète la capacité des principales marques à créer puis garder la valeur en aval de la chaîne, grâce à la dimension “immatérielle” des produits commercialisés : innovation, image de marque, formats spécifiques », note l’étude de Basic, qui a été publiée pour des collectifs de représentants du commerce équitable. La concentration entre géants de l’agroalimentaire réduit aussi la capacité de négociation des millions de petits producteurs des pays de second rang, qui exploitent à peine une poignée d’hectares en moyenne. Les producteurs de café péruviens ont ainsi généré « des revenus (à partir de leur activité café) largement inférieurs au seuil de pauvreté, sauf en 2011. Ils touchent en 2017 un revenu 20 % plus faible qu’en 2005 », estime l’étude du cabinet Basic.

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« Depuis deux ans, les prix de vente couvrent à peine les coûts de production,souligne de son côté Hugo Villela, basé à Lima, spécialiste du café pour l’association néerlandaise Oikocredit. Or, avec des marges inexistantes, les producteurs ne peuvent investir, ce qui entraîne des baisses de rendement et de qualité. Dans cette situation, on est en train de les faire mourir à petit feu… ou de prendre le risque qu’ils abandonnent le café, au profit de la coca. »

Ancien étudiant en informatique, Magno Paredes se refuse à broyer du noir. En attendant la récolte, qui débutera en mai, il continue d’afficher dans ses installations une confiance sans filtre.Séverin Husson, envoyé spécial à Jaén (Pérou)

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