Comment dépolluer les mines d’or au Pérou ?

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Depuis des décennies, l’orpaillage illégal décime des milliers d’hectares de forêt amazonienne. Au Pérou, des scientifiques s’allient autour d’un programme de restauration des sols, qui pourrait inspirer plus largement.

source : lacroix.com

par Éric Samson

Près de Puerto Maldonado, dans la région de Madre de Dios, la zone de Laberinto a été l’une des premières à être exploitée par les chercheurs d’or aux abords de la réserve amazonienne de Tambopata, dans le sud-est du Pérou. « Au début, c’était une façon de gagner de l’argent facile avant la rentrée des classes », se souvient Oscar Guadalupe, habitant de la région. « La famille s’installait au bord du fleuve, sortait un peu d’or pour payer les factures et s’en allait. » Les dommages étaient alors encore contrôlables…

La forêt n’est plus que plaies

Mais par la suite les « macheteros » – armés de coupe-coupe pour déboiser la forêt – sont arrivés, dans la plus grande illégalité, avec des bulldozers, des pompes d’extraction et des dragues qui ont transformé les berges des fleuves en paysages lunaires – paysages que le pape François a survolés lors de sa visite en Amazonie, début 2018.

Ici, la forêt n’est plus que plaies. En 2014 le Pérou s’est engagé à récupérer 3,7 millions d’hectares de terres dégradées. Depuis, de premières initiatives de reboisement ont été lancées. Edith Condori, du WWF, et France Cabanillas, du Cincia (Centre d’innovation scientifique amazonien), se rendent en pirogue sur la concession Paulita II de Pedro Infante. Ce dernier souhaite légaliser 400 hectares de terrain. La loi l’oblige à reboiser.

Comment reboiser durablement ?

Infante a mis ses travailleurs à disposition pour que des essais de plantation soient menés. Car avant de reboiser les terrains dévastés par l’activité minière, encore faudrait-il savoir comment faire… Sur un hectare et demi qui n’est plus exploité, le coordinateur du projet de restauration, France Cabanillas, se penche sur des arbres et des arbustes de tailles et d’espèces différentes.

« Il y a trois zones de traitements, explique-t-il. Dans la première, nous utilisons du biocharbon pur. Dans la deuxième, le biocharbon est enrichi avec des éléments nutritifs, du biol, une sorte de fertilisant organique et des micro-organismes intelligents qui accélèrent la création des conditions favorables à la plante. La troisième zone est celle du contrôle, c’est-à-dire la plante sans rien. »

Bogues de châtaignes, sciure et gousses de cacao

Le biocharbon est un produit carboné fabriqué à partir de déchets organiques. Ce n’est pas un fertilisant mais il peut être enrichi. « C’est une éponge qui va lâcher peu à peu les nutriments qu’elle contient, explique France Cabanillas. Il a aussi une capacité de rétention de l’eau qui augmente la tolérance à la sécheresse et rétablit l’équilibre naturel des sol. »

Le biocharbon est produit sur le terrain même du centre expérimental de l’Institut de recherche de l’Amazonie péruvienne. Ici, les scientifiques testent les bogues de châtaignes, la sciure et les gousses de cacao qui passent dans un four à pyrolyse, un investissement de plus de 40 000 €. « Nous travaillons aussi sur des modèles plus simples, à 300 soles (100 €), pour que les agriculteurs et les mineurs de la zone puissent facilement utiliser cette technologie », dit France Cabanillas.

Pour l’heure, les plantes semblent bien réagir au biocharbon enrichi, mais il faut « donner du temps au temps », explique Edith Condori. Signe encourageant, des poissons sont de retour dans certaines fosses artificielles dont l’eau a pris une couleur plus naturelle.

Contrôler le taux de mercure dans les poissons

Pour détecter l’éventuelle présence de mercure utilisé par les mineurs pour amalgamer l’or, un laboratoire spécialisé a été installé près de Puerto Maldonado. « Il y a une différence significative des niveaux de mercure dans les poissons. Dans le parc national du Manu, les niveaux sont bas alors qu’ils sont beaucoup plus élevés dans les poissons capturés dans les fosses minières remplies d’eau », explique la directrice du laboratoire Claudia Vega.

« Cela fait longtemps que le problème du mercure aurait dû être abordé. Malheureusement, les gouvernements péruviens successifs n’ont pas assumé leurs responsabilités. Mon laboratoire est le premier de la région », regrette-t-elle.

Donner un « coup de main » à la nature

Sur la concession de Pedro Infante, des arbres déjà hauts ont pris racine sur les collines de déchets. « Le vent déplace des graines, du sable, de la terre qui peu à peu se compactent entre les cailloux des monticules. Cela crée des conditions minimales pour que les espèces végétales pionnières puissent s’installer, par exemple la topa, explique Edith Condori. Lorsqu’il grandit, cet arbuste fait de l’ombre et permet aux micro-organismes de commencer à dégrader les feuilles tombées au sol, créant ainsi plus de matière organique permettant l’installation de nouvelles espèces. »

Si elle fait bien les choses, la nature a tout de même parfois besoin « d’un coup de main », résume la représentante du WWF. Ainsi, pour aller plus vite, les scientifiques utilisent des drones qui leur permettent de disposer rapidement de cartes précises des zones à reboiser, à raison de 1 100 plantes et plus d’une tonne de biocharbon par hectare.

Des arbres qui pourront ensuite être vendus

À deux heures de route, dans la ville de Mazuko, la mairie du district d’Inambari a décidé « de reboiser 80 hectares », explique Walter Flores, coordinateur du projet, dans une région où « 15 000 hectares ont été dévastés dans 16 localités ».

La mairie est aidée par le WWF, USAid et Cincia qui y ont installé une pépinière ultramoderne, forte de milliers de plantes dans des tubes en plastique où « la racine pousse bien droite », indique Gregory Naupa, responsable de la pépinière. Toutes les espèces ne sont pas locales comme les pins et les eucalyptus, admet France Cabanillas, car « il faut bien motiver économiquement les mineurs qui acceptent de reboiser ». Du coup, « dans dix-douze ans, le bois pourra être vendu ».

À Madre de Dios, le pire n’est donc pas sûr. Mais cet effort ne sera pas suffisant, affirme Oscar Guadalupe, habitant de la région, si « l’État péruvien n’assume pas sa responsabilité de stopper l’activité minière illégale ».

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