Covid-19, tourisme, rapatriement: une analyse vue du Pérou

Share

Que se passe-t-il en ce moment pour les Français au Pérou? Beaucoup de questions, beaucoup d’incertitudes, entre ceux qui y vivent et se demandent s’ils doivent rentrer en France, ceux qui étaient juste en voyage pour quelques jours et s’y retrouvent pour plus longtemps que prévu.

par LaurianeBrulebeaux

source : courrierinternational.com

Depuis mon confinement à Lima, j’ai lu les messages de touristes et ressortissants français au Pérou. J’y ai lu espoir, désespoir, incompréhension, empathie, solidarité, entraide mais aussi beaucoup d’approximations, car être confiné à l’étranger amène plusieurs inconnues supplémentaires. En tant que Française vivant ici, et donc également confinée ici, je vous partage certaines réflexions.

Pourquoi la presse française doit modifier son traitement de l’information du Covid-19 à l’international

Que nous dit Covid-19, d’un point de vue international? Il nous dit que l’Europe n’est pas intouchable, que personne ne l’est et que l’opportunité est là d’arrêter de le penser. Incroyable mais vrai, pour une fois la France est (pour l’instant du moins) dans une situation plus dramatique qu’un quelconque pays en développement comme le Pérou, et l’idée n’est pas de s’en réjouir, loin de là, simplement d’en prendre conscience et de descendre une fois pour toute du piédestal occidental dont nous peinons à nous débarrasser. L’opportunité n’a pas encore été saisie par la presse française, mais je ne désespère pas de faire partie de la nouvelle vague! Que lit-on dans la presse française? « Expatriés et touristes galèrent pour rentrer en France », « vols hors de prix, ambassades aux abonnées absents, pour beaucoup de Français qui cherchent à rentrer, rien n’est facile ».

A quand un traitement de l’information plus inclusif, moins francocentré par rapport à ce qui est vécu dans les pays dans lesquels lesdits Français sont bloqués ? A quand des articles titrant « Ces Français qui sont partis en vacances à l’autre bout du monde la semaine dernière, pourquoi? », « Ces Français qui ne respectent pas les règles de quarantaine ni de confinement dans des pays étrangers qui ne peuvent pas se permettre une crise sanitaire », « Ces Français qui mettent la vie des locaux en danger en risquant de propager le virus en traversant tout le Pérou ».

Politiquement incorrect ? Evidemment, parce que la situation de certains de ces Français bloqués est terrible, selon les cas très difficile à vivre et à supporter: j’ai vu et j’ai lu la terreur, l’isolement, le manque d’argent, la discrimination, le désespoir. L’idée n’est pas de les accabler davantage – je ne cherche pas à être leur bourreau, je serais ravie que chacun puisse être où il se sent en sécurité – mais bien de la remettre en perspective par rapport au pays dans lequel ils sont confinés, perspective et prise de distance que je ne perçois pas dans la presse.

Pourquoi? Parce que nous sommes trop habitués à n’entendre qu’une seule voix. Celle des Français s’entend haut et fort et cela ne donne qu’une vision partielle et biaisée de la symphonie, d’autant plus lorsqu’elle se joue ailleurs que chez soi.

Pourquoi le confinement au Pérou a été décrété, certes rapidement, mais pour le bien collectif

Le Pérou ne peut pas se permettre la même crise sanitaire qu’un pays comme la France, c’est indéniable. Il n’y a pas assez d’hôpitaux et les hôpitaux ne sont pas préparés: 240 respirateurs artificiels, 80% des hôpitaux de niveau 2 et 3 ont des déficits d’infrastructure, 685 lits dans les unités de soins intensifs pour tout le pays dont 15% disponibles, soit presque quatre fois moins qu’en France à population égale. Oui, la décision du confinement a été rapide et elle l’a été sur la base d’un nombre de cas « faible » (71 cas dépistés), ce qui a surpris tous ceux qui s’imaginaient que tous les pays du monde allaient réagir de façon identique à la France. Je reconnais que l’apprentissage interculturel « ne pas transposer les règles de son propre pays sur tous les autres »  en quarante-huit heures est raide et permet peu de latitude pour s’organiser. Mais la vulnérabilité de la population dans un pays en développement est aussi démultipliée par rapport à celle d’un pays développé. Au Pérou, avec un nombre de cas identique à la France, le nombre de morts serait également démultiplié. Il n’y a pas de sécurité sociale universelle, peu d’épargne, outre les aspects santé décrits plus haut: la réalité est bien différente. Avec toutes les limites propres à un pays où 73% de la population active travaille dans le secteur informel et doit assurer son existence au jour le jour.

Un exemple parmi d’autres: il y a actuellement 16 cas à Iquitos, uniquement des cas importés par des touristes qui n’ont pas respecté la quarantaine ou le confinement. Vous connaissez Iquitos? Regardez l’image, c’est le petit rectangle rouge perdu au milieu de l’immense étendue verte. Iquitos, c’est en pleine forêt amazonienne, non accessible par voie terrestre, seulement par bateau ou avion, mais où vivent près de 500 000 personnes. Qu’imaginez-vous sur les hôpitaux là-bas? Vous n’imaginez rien, c’est normal: il n’y a rien à imaginer. Que va-t-il se passer pour ceux qui vivent là-bas, quand les touristes français auront réussi à rejoindre Lima et à reprendre l’avion pour Paris ?

A ceux qui pensent que la France devrait vous rapatrier, et rapatrier tous ses ressortissants français: imaginez si elle devait le faire « gratuitement » pour tous les touristes et expatriés dans le monde entier dans 180 pays, on parle de 130 000 personnes, et imaginez la même chose pour tous les autres pays du monde, imaginez le nombre d’avions mobilisés, imaginez le chaos et ajoutez à cela les restrictions d’espaces aériens qui rendent définitivement toute solution de ce type inenvisageable.

On parle de rapatriement commercial parce que nous ne sommes techniquement pas en guerre, nous sommes en quarantaine mais nos vies ne sont pas directement mises en danger. Nul besoin de se cacher derrière un mot qui a été malheureusement utilisé à mauvais escient. A titre d’exemple, un rapatriement sanitaire peut s’effectuer lorsque des ressortissants se trouvent malgré eux pris dans la tourmente d’un (UN SEUL) pays en guerre. Pourquoi si peu de personnes extrapolent-elles leur situation à l’échelle mondiale, quels outils nous manque-t-il pour arrêter de penser individu mais penser système, le tout dans un monde supposément globalisé? Pourquoi ce type de raisonnement n’existe plus lorsqu’on est bloqué dans un pays qui n’est certes pas le sien, mais dont les conditions actuelles de développement de l’épidémie ne sont pas dramatiques?

Pourquoi l’ambassade n’est pas la solution à tout problème une fois sorti de France

De nombreux messages circulent sur les forums, de voyageurs français venus en vacances, en volontariat ou échange universitaire, pour trouver des solutions, pour partager leur désarroi, pour tenter d’en savoir plus. C’est légitime, et qu’il est bon que ces messages puissent circuler et permettent l’entraide, vive les réseaux sociaux de ce point de vue !

Néanmoins, c’est l’indignation qui prime: pourquoi l’ambassade n’accueille pas les voyageurs? pourquoi elle ne répond pas aux messages sur les vols Air France affrétés? pourquoi elle ne rembourse pas les hôtels de fortune que nombre de personnes ont dû contracter en peu de temps? pourquoi elle ne subventionne pas les tarifs pratiqués par Air France? Et pourquoi, alors que Macron a dit que les Français actuellement à l’étranger pourraient rentrer en France, ceux qui le souhaitent ne sont pas déjà dans l’avion, dans un lien de cause à effet qui ne semble souffrir ni délai ni discussion?

La question centrale, pardonnez-moi son phrasé légèrement parti pris, est: pourquoi est-ce que l’ambassade de France au Pérou n’a pas réussi à affréter des vols à moins de 800 euros en quatre jours pour les quelque 2000 français bloqués au Pérou alors que l’aéroport international de Lima est totalement fermé? Et pourquoi n’a-t-elle pas encore terminé d’organiser, en plein confinement et couvre-feu, le rapatriement à Lima des Français qui sont actuellement bloqués en province par des routes également fermées? En se posant les questions de cette manière, on peut relativiser et se rendre compte que la tâche n’est pas aussi aisée.

Il se trouve aussi que chaque touriste actuellement à l’étranger a choisi de franchir les frontières de France grâce à un libre-arbitre qui ne s’évapore pas dans l’avion au profit de l’ambassade de France du pays où il voyage. Si vous étiez partis en vacances en Lozère et que vous aviez un problème pour rentrer chez vous en Bretagne, vous ne vous en prendriez pas violemment au conseil régional pour le sommer de vous trouver une solution. Alors, une fois à l’étranger, pourquoi? J’avoue ne pas avoir de réponse à cette question, je me pose fortement la question à la lecture de ce déferlement d’indignation.

Le principal travail de l’ambassade, c’est en premier lieu d’assurer la représentation de la France au Pérou dans le cadre d’une mission diplomatique. Le consulat se charge de l’assistance aux Français en difficulté. C’est un service qu’il rend, mais:

  1. Toujours et strictement dans le respect des lois locales. Si l’espace aérien du pays en question est fermé, c’est une décision souveraine, personne ne peut être rapatrié et l’ambassade n’y pourra rien. C’est le cas actuellement au Pérou, qui a néanmoins autorisé trois vols ce dimanche 22 mars dont un pour Paris. Peut-on, malgré le fait que tous les Français n’aient pas pu être à bord, se réjouir que 300 d’entre eux aient déjà pu rentrer ou ne pourra-t-on le faire que le jour où le dernier Français aura quitté le Pérou?
  2. C’est un service et non un dû. Il se trouve, nous sommes chanceux, que l’Etat français n’abandonne pas ses compatriotes et fait ce qu’elle peut pour trouver des solutions, mais ce n’est en aucun cas un dû. Vous pouvez me citer des exemples de pays dans lesquels l’Etat sera plus rapide, plus efficace, ou peut-être juste un Etat qui avait 30 touristes sur place et pas des milliers… Oui, et mesurons notre chance (nous et ceux dont l’herbe est plus verte), car cela doit rester un service et ne doit jamais être un dû. Le penser autrement est dangereux. Le penser autrement nous faire perdre notre sens commun au profit d’un Etat providence sur lequel nous plaçons tous nos espoirs de survie en cas de crise, sans mesurer nos responsabilités individuelles et sans prendre en compte la dimension de solidarité qu’il peut exister entre nous.

Ce qui m’étonne et me questionne, c’est que les réseaux sociaux appellent à nous passionner pour la situation des Français éloignés, appellent aux témoignages de français bloqués à l’étranger en évoquant du bout des lèvres les spécificités du pays dans lesquelles ils se trouvent quand parfois on n’en cite tout juste le nom. Cela ne va que dans le sens d’une empathie à sens unique, implacable, qui ne souffre aucune mise en perspective. Mais cette empathie, dans un contexte pourtant international, reste bleu-blanc-rouge, et bien tristement elle ne se teinte d’aucune couleur de drapeau qui ne soit pas le sien, là où, au contraire, ce dont on a besoin en ce moment c’est bien d’un sens civique qui dépasse les frontières, un sens civique international.

Lauriane Brulebeaux

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.