Grandir à l’ombre des dictateurs

Deux romans autobiographiques scrutent les séquelles de la violence politique au Pérou et en Colombie.

 

source : letemps

L’histoire de l’Amérique latine au XXe siècle offre une accumulation de coups d’Etat, de dictatures et de guerres. Passée ou présente, cette violence affecte les individus, leur quotidien, leur vie de famille, leur façon de penser et d’agir. Deux romans importants montrent cette intrication du privé et du politique, l’un au Pérou, l’autre en Colombie. Renato Cisneros, journaliste et romancier, est le fils d’un général qui a occupé des postes importants sous plusieurs gouvernements, très actif dans la lutte contre le mouvement de guérilla du Sentier lumineux dans les années 1980.

Né en 1976, le fils n’était âgé que de 18 ans à la mort du père. A l’âge adulte, il lui a fallu à la fois déconstruire et accepter l’image d’une figure protectrice et écrasante. La Distance qui nous sépare est une lettre au père dont la mort «le mit au monde», le détermina et lui fit comprendre ce qui se passait au-dehors du cocon familial. Juan Gabriel Vasquez est de la même génération. Il a grandi sous le «règne» de Pablo Escobar et des narcotrafiquants. S’il a choisi de s’exiler en Europe, presque tous ses romans parlent du climat de violence de son pays. Le Corps des ruines mêle également, de manière moins intime, sa propre histoire et celle du pays.

Un fidèle admirateur de Pinochet

«El Gaucho», le père de Renato Cisneros, est né en 1926 en Argentine où son père avait dû se réfugier. Il s’est formé à l’école militaire où il a lié des amitiés de jeunesse avec des officiers argentins qui deviendront les acteurs de la dictature, parmi lesquels le président Videla. Il en cachera certains chez lui quand ils devront fuir l’Argentine: le fils découvrira avec horreur par la suite qui étaient ces aimables visiteurs. El Gaucho était aussi un admirateur fidèle du Chilien Pinochet et d’Henry Kissinger, un partisan de la torture et de la peine de mort. Un homme «d’ordre et de devoir» qui menait une double vie conjugale et connut quelques autres amours, dans une vieille tradition familiale, puisque la trisaïeule de l’auteur eut sept enfants d’un curé qui devint évêque.

Poètes et diplomates, les Cisneros suivants ont mené des vies familiales agitées et clandestines, et leur descendant s’amuse et se réjouit de cette bâtardise: elle tempère le modèle paternel qui a pesé si lourd sur l’adolescent peu sûr de lui, décevant et terrifié. La quête romancée de Renato Cisneros – subtil alliage de sentimentalité et d’humour – donne un éclairage particulier sur le Pérou de sa prime jeunesse – celui qu’on voit dans les premiers romans de Vargas Llosa, mais vu de l’intérieur d’une classe privilégiée. La photo de famille sur la couverture montre un petit garçon qui s’apprête à sauter dans la piscine du haut des épaules paternelles. Par la suite, il a dû apprendre à nager tout seul et cet apprentissage est passionnant.

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