Histoire des femmes du Pérou et de la région andine

femme altiplanoKaren Powers Vieira (2000) et Irene Silverblatt (1990 : 3, 36) expliquent qu’avant la colonisation, le système inca andin était basé sur la complémentarité et le parallélisme : les femmes et les hommes de la société opéraient dans deux sphères autonomes, valorisées de manière relativement équivalente.

 

source :seenthis.net

Chacun des groupes disposait de sa propre organisation politique et religieuse. Ce parallélisme assurait aux femmes et aux hommes des droits égaux quant à la #propriété terrienne. Les filles héritaient de leur mère ; les fils, de leur père.

Sur le plan politique, les reines étaient à la tête d’un réseau politique qui connectait toutes les femmes de l’empire (SILVERBLATT, 1990 : 90). La Coya, sœur et épouse de l’Inca, chapeautait la hiérarchie politique des femmes, qui existait en parallèle à celle des hommes (SILVERBLATT, 1990 : 11). Les deux systèmes se rejoignaient au sommet : au plus haut niveau, les positions importantes, dont celles de l’Inca et de ses conseillers, étaient presque toujours réservées à des hommes. Cependant, les épouses des dirigeants influents bénéficiaient aussi de prérogatives politiques substantielles. De plus, avant d’intégrer l’empire inca, certaines ethnies de la côte du Pérou et de l’Équateur étaient dirigées par des femmes. Lorsque l’empire en question a conquis ces peuples, leurs dirigeantes ont été intégrées au système inca en vigueur et elles ont maintenu leur position élevée dans la hiérarchie (ROTSWOROWSKI, 1992 : 34-35 et POWERS VIEIRA, 2000). Ainsi, quelques femmes occupaient aussi des postes officiels importants.

Sur le plan de la religion, les femmes étaient considérées les filles de la lune [32] et les hommes, les fils du soleil. Les femmes avaient leurs déesses, leurs cérémonies et leurs prêtresses ; les hommes avaient les leurs. Les dieux avaient à la fois les caractéristiques associées à la masculinité et à la féminité, ainsi qu’une version corporelle des deux sexes. La confession, de même que la guérison, était une fonction autant masculine que féminine (SILVERBLATT, 1990 : 31-40). Le mariage était l’union de pairs égaux dans une visée d’équilibre et d’harmonie. La polygynie était pratiquée par les hommes politiques importants et les mariages entre les ethnies servaient des fonctions politiques. Au sein du peuple, la monogamie était pratiquée (POWERS VIEIRA, 2000).

Chez les Incas, la notion de travail renvoyait au bien-être de la communauté en général. Les tâches étaient divisées en fonction de l’âge et du sexe. Les femmes s’occupaient des semences, du tissage, de la nourriture et du soin des enfants ; les hommes travaillaient la terre et assuraient la défense ; les récoltes se faisaient par tous. La gestion était pensée de manière globale. Par exemple, on envoyait des agriculteurs cultiver les terres éloignées pour produire des denrées auxquelles les sociétés andines n’avaient autrement pas accès. Cela permettait d’offrir une variété étendue d’aliments nutritifs sur une vaste région (POWERS VIEIRA, 2000 et SILVERBLATT, 1990 : 3).

Cette vision de la société inca telle que décrite par Karen Powers Vieira, Irene Silverblatt et María Rotsworowski apparaît un peu idéalisée, phénomène qui s’explique en partie par la quête d’identité qu’occasionne un processus de la colonisation. Cependant, chez les Incas, la collectivité était très importante et le système, hautement hiérarchisé, cherchait toujours la complémentarité entre les hommes et les femmes. Chacun des groupes avait son espace politique et religieux, ces deux espaces étaient d’ailleurs fortement reliés.
3.1.2 Colonisation

Les institutions coloniales ont contribué à rompre les alliances qui soutenaient l’organisation socio-économique précolombienne. Le cadre idéologique de ces institutions incarnait une vision de l’univers étrangère aux autochtones. Pour les Espagnols, la nature et l’humanité se définissaient en fonction de leur valeur marchande. Leur manière de concevoir les relations entre la nature et la société, entre les groupes sociaux et entre l’homme et la femme a bouleversé le cadre de référence des peuples andins (SILVERBLATT, 1990 : 81).

Le processus de colonisation a complètement bouleversé la représentation des femmes. Premièrement, la colonisation a mis un terme à leur rôle politique : elles ont été écartées du groupe inca qui s’est vu attribuer des fonctions au sein du gouvernement colonial. Deuxièmement, elles ne pouvaient plus occuper de fonctions religieuses et leur accès à l’éducation a été restreint. Troisièmement, la loi espagnole ne reconnaissait pas la femme comme l’égale de l’homme [33] . Pendant un certain temps, les femmes ont continué à jouer un rôle politique important dans la sphère informelle, mais il s’est progressivement estompé. L’évangélisation et l’imposition du nouveau système ont ainsi détruit la société des Incas, auparavant basée sur les principes de complémentarité, de réciprocité et de redistribution (SILVERBLATT, 1990 : 90).

La colonisation a contribué à l’intensification progressive d’un système patriarcal où seuls les hommes avaient l’autorité dans les affaires religieuses et politiques, au sein de la famille et du ménage. Selon Powers Vieira, un changement dans la conception des rapports sociaux de sexe est survenu dès la fin du XVI e siècle, alors que la descendance patrilinéaire et la résidence patrilocale ont fortement désavantagé les femmes. De plus en plus, les hommes ont accaparé du pouvoir au sein de l’Église catholique, de l’État, de la communauté et du ménage :

By the end of the sixteenth century, patriarchal notions of male dominance in the affairs of church, state, community and household not only governed colonial laws but had seeped into gender relations inside Andean communities. The official elimination of gender parallel political and religious organizations deprived indigenous women of autonomy and gave way to a system in which they were forced to depend on men to represent them both on earth and in the supernatural world (POWERS VIEIRA, 2000).

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