La quinine au cœur des rapports coloniaux

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Elle est aujourd’hui connue pour un de ses dérivés : la chloroquine. Mais la quinine, ou quinquina, a notamment guéri le roi Louis XIV. Des jésuites aux colonies européennes, retour sur l’histoire d’une plante très convoitée.

source : .franceculture.fr

Non, ce n’est pas qu’une plante à l’origine de la chloroquine ni seulement un traitement contre le paludisme. La quinine est un enjeu de pouvoir entre puissances depuis 400 ans.  

Découverte de la plante

1640. Le Pérou est une colonie espagnole depuis un siècle. C’est dans la cordillère des Andes que pousse une plante dont les écorces sont miraculeuses : la quinquina.  

Des Jésuites auraient observé des ouvriers dans les mines d’or prendre cette écorce pour soigner des coups de froids. Ils l’auraient embarquée avec eux en Europe. 

« Cela met en jeu l’existence d’une sorte de réseau d’échanges internes à la Compagnie de Jésus à l’époque, et qui fait qu’un certain nombre de curiosités, de remèdes,  notamment aussi le chocolat et le tabac, circulent au sein des collèges jésuites. Ils se retrouvent donc à la fois à Séville, à Madrid, mais aussi à Rome et c’est probablement dans ce réseau que le quinquina va également se diffuser en France, en Belgique, etc.« , développe Samir Boumediene, historien des civilisations.

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Les jésuites en font des décoctions sans comprendre toutes les propriétés de la plante. Mais en réalité il n’y a qu’une infime partie de quinquina dans ces boissons miraculeuses. Déjà à l’époque des médecins se révoltent contre ces remèdes et ne conseillent pas son utilisation.   

À Cambridge, un apothicaire anglais, Robert Talbor, étudie cette écorce et décide de la mélanger à de l’alcool distillé, de l’opium et des sirops sucrés. Un mélange beaucoup plus efficace. Il se vante alors d’avoir lui aussi un remède secret et va de cour en cour anglaise pour vanter ses mérites. 

Succès dans les cours royales 

« Par chance il arrive à vendre son remède au roi d’Angleterre et à partir de là, il passe de cour en cour ce qui change les conditions de crédibilisation du remède. Ce n’est plus simplement un remède qui est diffusé par les jésuites et par certains médecins mais c’est un remède qui est pris par le roi, qui change le corps du roi. À partir de là il trouve une sorte de légitimité beaucoup plus grande, puisque l’un des effets immédiats de la guérison de la famille du roi par la quinquina, c’est l’idée de distribuer le remède à l’ensemble de la population, pas seulement à la cour de Louis XIV« , ajoute Samir Boumediene.  

Six ans plus tard, c’est Louis XIV, lui-même, qui guérit de la malaria grâce au remède de Talbor.   

Le succès de la quinquina est tel que des pièces de théâtre mettent en scène l’apothicaire anglais et la guérison du Roi. Les journaux scientifiques de l’époque font enfin une posologie de la plante et Jean de La Fontaine en tire un poème, une ode au quinquina.

Cet arbre ainsi formé se couvre d’une écorce. / Qu’au cinnamome on peut comparer en couleur. / Quant à ses qualités, principes de sa force, / C’est l’âpre, c’est l’amer, c’est aussi la chaleur.”

Mais, rapidement les monarchies européennes entrent en concurrence. Toutes veulent des stocks de quinquina. Mais l’exploitation dépend entièrement de l’Espagne.   À LIRE AUSSICONFÉRENCESFrançais, ici là-bas ? Colonies, citoyenneté et décolonisation

Tensions entre colonisateurs

« L’un des enjeux pour les puissances européennes c’est de ne pas dépendre de la médiation espagnole et donc de sécuriser leurs approvisionnements soit en passant des contrats commerciaux avec l’Espagne, c’est ce que vont faire les Anglais à partir de 1711, ils vont devenir à Panama, pendant plusieurs décennies, les maîtres du commerce de quinquina. L’autre possibilité, développée aussi bien par les Anglais que par les Français, c’est d’aller dérober le quinquina. Là on a affaire à une sorte d’espionnage scientifique avant l’heure parce qu’un certain nombre de savants, que ce soient des médecins anglais ou plus tard, lors d’une expédition très importante, des Français, vont tenter de dérober des graines et des plants de quinquina pour les acclimater dans les colonies françaises et anglaises« , analyse Samir Boumedienne

Presque un siècle plus tard, en 1817, deux pharmaciens français, Pelletier et Caventou, arrivent à isoler le principe actif, la quinine. Ils peuvent enfin hiérarchiser les différentes sortes de cinchona et trouver celles qui possèdent le plus de quinine. Et surtout essayer d’en planter et d’en cultiver ailleurs.   

Les monarchies européennes se tournent alors vers leurs colonies, des terrains plus propices à cette plante évoluant dans la chaleur et l’humidité.   

Entre temps, les nouvelles républiques d’Amérique Latine sont créées et récupèrent le monopole de l’Espagne mais ce sont les Pays-Bas qui tirent leur épingle du jeu en réussissant à en cultiver en masse sur l’île de Java qu’ils ont colonisé trois siècles plus tôt.

Une arme redoutable

« Le quinquina c’est un trait d’union entre les deux grandes phases de la colonisation européenne. À travers cette plante on voit comment une ressource, entre les mains des anciennes colonies espagnoles, leur est dérobée pour être acclimatée dans les colonies, notamment néerlandaises à Java. Et comment cette ressource va ensuite être utilisée comme une arme de guerre par les armées coloniales qui partent à l’assaut de l’Afrique et également de l’Asie. Donc c’est le moment où la quinine est très employée que ce soit en Algérie ou en Afrique de l’est ou de l’ouest parce que la malaria y est très présente et qu’elle donne une ressource de plus aux armées conquérantes« , développe Samir Boumediene.  

Quinine en poche, les soldats français vont réussir à coloniser des territoires africains dans lesquels ils n’auraient pu pénétrer sans un remède aux fièvres paludéennes.    

En Inde, les riches colons anglais font aussi régner l’autorité, protégés par leur quinine. Ils se promènent partout avec leurs boîtes de plantes tout en se délectant de gin tonic, le pétillant étant en partie composé de… quinquina. Derwell Queffelec

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