Le dur combat des femmes stérilisées de force

Limiter le nombre de pauvres pour diminuer la pauvreté, l’idée à première vue n’est pas si loufoque. Sauf qu’au Pérou, cette solution radicale est passée par la stérilisation forcée de milliers de femmes, en grande majorité indigènes, pauvres et vivant dans les communes les plus reculées du pays.

source : msn.com

De 1990 jusqu’à sa chute en l’an 2000, le régime de l’ex-président Alberto Fujimori a mené un programme agressif de Santé Reproductive et Planification Familiale. Selon le défenseur du Peuple, ce programme a donné lieu à plus de 275 000 ligatures de trompes et 22 000 vasectomies. Même si certains patients étaient sans nul doute volontaires, des dizaines de milliers de femmes affirment avoir été stérilisées de force. Beaucoup ont porté plainte, mais sans résultat, selon Sandra de la Cruz, de l’ONG féministe Demus. « La justice péruvienne a toujours voulu éviter le sujet, elle n’a pas voulu de problèmes avec les Fujimori, elle n’en a jamais voulu. Jusqu’à maintenant, il n’y a jamais eu de volonté politique du pouvoir judiciaire ni du pouvoir exécutif pour mettre en place des politiques publiques de réparation intégrale pour les femmes stérilisées de force ».

Seulement 2 000 ont porté plainte…

Victoria Vigo est l’une des très rares à avoir obtenu justice. Elle a réussi à faire condamner le médecin qui l’opérait pour une autre raison et l’avait stérilisée sans même l’avertir. Dans tout le Pérou, elles sont à peine plus de 2 000 à être allées en justice. Faute de dossiers médicaux ou de moyens, des dizaines de milliers de femmes notamment indigènes parlant à peine l’espagnol ont renoncé à la lutte. Victoria Vigo elle continue en leur nom. « La Justice m’a dit que comme mon cas avait été jugé, il ne pouvait pas l’être deux fois. Mais c’est le médecin qui m’a stérilisée qui a été condamné, pas les autres responsables. Donc, j’ai porté plainte contre le directeur de l’hôpital, contre les responsables régionaux de santé publique, les ministres de la Santé et l’ex-président Fujimori lui-même. »

En 2016, la juge Marcelita Gutiérrez a décidé d’archiver partiellement le dossier et de mettre fin à l’enquête. Rien d’étonnant pour le père Hubert Boulanger. «Il n’y a pas eu de jugement sur cette question-là. Et si vous allez visiter le musée de la mémoire, il n’y a rien sur ce sujet. Les 300 000 femmes, c’est beaucoup, c’est énorme. Mais ce n’est beaucoup pour faire bouger une conscience sociale dans un pays comme le Pérou ».

« Toutes les femmes souffrent »

Pourtant les choses viennent de bouger. A la tête du parquet péruvien, Luis Landa vient de donner l’ordre à la juge Gutiérrez de rouvrir l’enquête. Il lui demande notamment de rechercher les documents prouvant que l’ex-président Fujimori et ses trois ministres de la Santé étaient les auteurs intellectuels de ce plan de stérilisations forcées. Etudiante de l’Université Catholique, Angie Mera s’en félicite malgré ses doutes. « Le Pérou est un pays si profondément raciste que beaucoup pensent que ce qui arrive aux femmes indigènes n’a pas d’importance. Avec nos manifestations, nous voulons indiquer que toutes les femmes comptent, que toutes les femmes souffrent. »

Un sentiment partagé par Sandra de la Cruz, de l’ONG Demus, qui accompagne les femmes stérilisées depuis plus de 15 ans. « Il y beaucoup de monde qui ignore ce qui est arrivé, en particulier les plus jeunes et il y a des gens qui l’ont vécu. Chez ceux qui savent, il y a souvent du déni. Il y a beaucoup de racisme aussi, des gens qui disent: ce sont des indigènes, elles faisaient des enfants comme des lapins. C’est bien qu’ils les aient stérilisées ».

« Le pays ne veut pas se souvenir. Qu’est-ce qu’on a récolté de notre combat ? s’interroge et par Victoria Vigo. Des insultes, le machisme, des personnes qui pensent qu’elles peuvent décider à notre place. Des gens qui disent: elles sont pauvres, leurs enfants seront pauvres ou délinquants autant les stériliser. Et il y a encore des gens qui pensent comme ça. Tu les vois sur les réseaux sociaux. »

La juge ayant archivé le cas il y a deux ans sera-t-elle maintenant capable de mener à bien l’enquête? En aura-t-elle seulement envie? La réponse à ces questions n’est pas encore claire. En tout cas, la justice péruvienne a aujourd’hui l’occasion de faire oublier sa passivité et sa lâcheté passées et de retrouver grâce, au moins un peu, auprès de dizaines de milliers de femmes qu’elle a jusqu’alors abandonnées.

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