« Le Monde », un « oiseau rare » pour l’écrivain Mario Vargas Llosa

Le Prix Nobel de littérature 2010 est l’invité du Monde Festival le 6 octobre. Dans son « Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine » (Plon, 2005), il racontait son parcours avec notre journal.

source : lemonde.fr

Pendant les six années que j’ai passées à Paris, j’ai, du lundi au samedi, religieusement lu Le Monde à trois heures de l’après-midi, dans un bistrot de mon quartier. J’avais une admiration sans borne pour ce journal, qui me semblait incarner tout ce qui avait fait de moi, depuis ma première jeunesse, un adepte convaincu de la culture française : sa vision planétaire de l’actualité, son esprit pluriel et ouvert à la controverse, le sérieux de ses analyses, son refus de la frivolité, l’importance qu’elle donnait aux idées et à la culture, et sa position favorable aux causes de gauche, sans pour autant cesser d’être critique face au communisme et à l’URSS.

C’était par ailleurs un des rares journaux, le seul peut-être dans l’Europe des années 1960, à informer sur l’Amérique latine. Les articles de Claude Julien consacrés aux problèmes latino-américains étaient, en général, rigoureux et lumineux.

Au Monde Festival :   Conversation avec Mario Vargas Llosa : l’Amérique latine, entre populisme et libéralisme

En déménageant de Paris à Londres, à la fin des années 1960, j’ai continué à lire Le Monde, mais j’étais moins enthousiaste qu’auparavant et plus critique. J’ai pris mes distances quand ce quotidien du soir a commencé à se montrersystématiquement favorable aux tendances révolutionnaires latino-américaines – guérilla ou non, même à l’encontre de gouvernements démocratiques, comme celui de Fernando Belaunde au Pérou.

 

Les actions insurrectionnelles des groupes castristes, en faisant chuter ce dernier, avaient ouvert les portes du pouvoir non au socialisme, mais aux dictatures militaires qui, dans les années 1970, s’étendirent à presque tout le continent. Le journal conservait un haut niveau intellectuel, mais sa ligne idéologique me semblait représenter typiquement cette position hémiplégique de tant de progressistes européens, qui défendaient pour leur pays et l’Europe un socialisme démocratique alors qu’ils préconisaient pour l’Amérique latine et le tiers-monde l’« exemple de Fidel Castro », autrement dit la révolution, selon Günter Grass.

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Dans les années 1970, je crois n’avoir lu Le Monde qu’exceptionnellement, lorsqu’il se passait quelque chose de grave en France. Cet éloignement me sembla particulièrement justifié au moment des présidentielles péruviennes de 1990 – où je fus candidat –, lorsque, dans les informations du prestigieux journal de mes amours juvéniles, je vis reproduites certaines des attaques et des pires calomnies forgées contre moi au Pérou par les apristes [du parti de l’APRA, fondé par Haya de la Torre au Pérou et les communistes].

Cependant, au milieu des années 1990, mon divorce secret et quelque peu traumatisant avec Le Monde devait s’achever par une réconciliation. Je découvris en effet que nos positions –sans vouloir paraître présomptueux – s’étaient considérablement rapprochées, au point d’être identiques sur certains sujets. Le quotidien attaquait la dictature castriste et d’autres tyrannies de gauche avec autant, voire plus de sévérité que les dictatures militaires de droite, et, en économie, il acceptait le marché, la libre entreprise, la globalisation, les privatisations. En d’autres termes, l’odieux libéralisme d’antan.

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En politique, son engagement pour la démocratie ne concernait plus seulement le monde développé, mais aussi le tiers-monde, et son rejet des nationalismes – y compris le français – semblait assez ferme. A la bonne heure ! Je redevins lecteur du Monde et découvris parfois, non sans satisfaction, que ses pages reproduisaient même certaines de mes chroniques.

Le Monde, malgré tous ses défauts et les erreurs ou bourdes qu’il a pu commettre, est un journal magnifique, un des rares qui ait su résister à l’horrible marée du sensationnalisme et de la banalisation qui a détruit tant de ses semblables en Europe et en Amérique, au point de faire du journalisme un pur spectacle, sans idées ni principes, et parfois sans grammaire.

Ce genre de journalisme sérieux, d’analyse et de débat intellectuel, avec dans ses pages un effort quotidien pour faire passer l’actualité au crible de la raison et pour transcender ce qui est purement anecdotique, en essayant de distinguer le substantif de l’adjectif dans l’histoire qui se fait et se défait chaque jour, est devenu aujourd’hui un oiseau rare, et un des piliers les plus résistants est Le Monde. Sans lui, et pas seulement en France, l’information et la culture tout court se porteraient bien plus mal encore.

Mario Vargas Llosa

Dans le cadre du Monde festival, le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa conversera avec notre journaliste chargé du suivi de l’Amérique latine, Paulo Paranagua. La rencontre aura lieu samedi 6 octobre 2018 au Palais Garnier, de 15 h 30 à 16 h 30.

 
Le Monde Festival

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