Le risque d’être une femme au Pérou en 2020

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Je crie haut et fort ici mon amour du Pérou. Cela n’empêche pas qu’il puisse exister de nombreux problèmes politiques et de société, dont un tout à fait préoccupant: le droit des femmes. En commémoration de la journée du 8 mars, et pour rendre la lutte un peu plus visible, laissez-moi vous raconter les risques d’être une femme au Pérou en 2020.

source : courrierinternational.com

par ane Brulebeaux

Commençons par les quelques bonnes nouvelles

Au Pérou, les femmes ont le droit de vote depuis 1956. Cependant, malgré quelques mesures symboliques, la participation des femmes au Parlement ne dépasse pas 30%. Il y a égalité d’accès à l’enseignement universitaire, mais l’écart salarial peut atteindre 30%. La conscience sociale du droit de ne pas être agressée physiquement ou sexuellement augmente petit à petit. L’environnement familial est beaucoup moins qu’avant un espace protégé pour l’agresseur.

Le drame des féminicides au Pérou

Le nombre de féminicides ne baisse pas d’année en année. Nous en sommes à 32 pour l’année 2020 selon le ministerio de la Mujer y Poblaciones Vulnerables (Mimp), 166 en 2019, soit environ 2,8 fois plus que le nombre de féminicides en France à population équivalente.

Le viol contre les jeunes filles et les femmes ne baisse pas non plus. Et l’on sait pertinemment que les chiffres ne reflètent en rien la réalité car encore trop peu de viols sont dénoncés, notamment dans les zones rurales. Le Pérou occupe le troisième place dans le monde d’incidences de viols, violences et féminicides.

Pour l’illustrer d’un fait précis de la vie courante: laisser ses enfants aller dormir chez des amis n’est pas une option, ça ne se fait tout simplement pas. Trop dangereux. Jusque dans les classes riches, on ne laisse pas ses enfants (surtout de sexe féminin) seuls avec un chauffeur ni avec un oncle ou un ami de la famille.

Dans la presse et l’opinion publique

Dans la presse, la lutte pour le droit des femmes au Pérou est invisibilisée, voire infantilisée. La manifestation pour le 8 mars à Lima a fait l’objet d’une couverture médiatique quasi nulle et la presse a préféré relater les posts Instagram de Péruviennes connues dans le milieu du divertissement ou évoquer une liste de femmes méritantes n’ayant absolument rien à voir avec la lutte pour leurs droits.

Et pour rendre le sujet plus concret, voici deux récents cas de féminicides parus dans la presse et leur traitement médiatique subséquent :

  • Le cas d’un adolescent de 15 ans ayant violé et assassiné une fillette de 4 ans fin février

Camila est une petite fille de 4 ans, vivant dans une zone relativement pauvre de Lima. Elle est dehors très tôt le matin avec sa sœur et sa cousine, sa mère n’est pas là. Un mineur de 15 ans l’enlève, la viole puis l’assassine avant de s’enfuir.

Devinez sur quoi le pays entier s’est enflammé! Sur quoi a porté le débat? Sur la responsabilité de la mère qui n’était pas là. On a diffusé son identité, shamée et lynchée, jusqu’à un présentateur de télévision qui l’a traitée en sa présence de « bête inhumaine ». A coup d’arguments étayés dans la presse et les réseaux sociaux, à coup de chroniques et d’édito (que ce soit les « pour » et les « contre »), c’est bien son procès à elle qu’a orchestré le tribunal de l’opinion publique. On a même eu droit à un article sur le probable retrait de garde de son autre fille. Ensuite, le débat s’est naturellement réorienté vers l’autre mère, celle de l’adolescent assassin, et son éducation défaillante, ou sur sa culpabilité d’avoir osé « dénoncer son propre fils ». Fin de l’histoire.

  • Le cas d’un couple et de deux enfants à Callao, près de Lima

Monica Lizbeth Acuy, 34 ans, est décédée à côté du berceau où dormaient ses jumeaux de 16 mois. Les deux étaient réveillés lorsque la police est arrivée. Son mari, Marco Antonio Díaz Nortiel, 45 ans, l’a poignardée. Selon la police, les enfants ont tout vu. Même lorsque l’assassin a tenté de se suicider. C’est arrivé le 28 février.

Que deviennent ces enfants, orphelins de mère et profondément traumatisés ? Personne ne le sait. Au Pérou, ils ont peu (pas) d’aide de la part de l’Etat.

C’est le combat de Sandy Evangelista, qui m’a raconté son histoire. Sandy a 22 ans, elle avait 8 ans quand l’ex-ami de sa sœur, Nelva, l’a tuée et s’est enfui. Il a été retrouvé dix ans plus tard, condamné à vingt-huit ans de prison, réduit à vingt pour circonstance atténuante de « jalousie maladive ». Après avoir vu son monde s’écrouler, sa mère en dépression profonde, sa famille dévastée, elle s’est engagée dans la lutte pour les victimes survivantes de cas de féminicides et a créé un collectif : Familias unidas por justicia.

Elle cherche à ce que l’Etat prenne en charge ces situations, qu’il y ait un appui psychologique, financier, administratif, aujourd’hui inexistant.

Selon Sandy, « la santé mentale au Pérou, ça ne compte pas. Or, avec un engagement sur l’accompagnement psychologique et un effort à l’éducation, on ferait drastiquement baisser la violence. Sans quoi, le schéma des enfants victimes devenant meurtriers peut se reproduire à l’infini. »

Mais pour les hommes qui tuent, ajoute-t-elle, rien. « On continue de culpabiliser les femmes victimes de violence (NDLR : ou les mères). Nous ne sommes pas au bout du chemin. »

Lauriane Brulebeaux

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