Le Pérou à vol de vautour, ou à peu près

vautourDe la côte à la Cordillère, le regard joueur et curieux d’un lecteur sur les à-côtés (et pas que) de la Présidentielle au Pérou. Pas de plan de vadrouille, qu’à cela ne tienne. Le Pérou à vol de vautour. 

source : mediapart.fr

Le Pérou à vol de vautour, ou à peu près

Deux paires d’yeux devant un ordinateur, à Barcelone ; objectif : trouver un avion permettant de traverser l’Océan. Pas de plan de vadrouille, mais un budget limité et l’envie de commencer par un endroit au bord de l’eau, sans trop de gringos. Verdict : Trujillo. Troisième ville du Pérou, à environ 550 kilomètres au nord de Lima, où une escale est prévue. Dans l’aéroport de la capitale, la correspondance n’apparaît sur aucun écran. On demande ici, on nous envoie là ; on pose la question là, on nous répond qu’il serait judicieux d’aller là-bas. Finalement quelqu’un accepte d’enregistrer nos bagages. On continue jusqu’à Trujillo.

Le trajet entre l’aéroport et le logement laisse songeur : on est venus faire quoi, ici, déjà ?!? La dame qui est au volant est pourtant on ne peut plus loquace, « Voici les ruines de Chan-Chan, il y a plus loin les Huacas del Sol y de la Luna, et blablabla et blablabla ».

Un livre a fait le voyage depuis la Catalogne, le dernier de Juan Marsé (« Esa puta tan distinguida »), dans lequel le narrateur indique très vite, en point numéro 2 de son introduction : « […] j’ai toujours fait plus confiance à l’écriture qu’aux blablabla. »

Une fois les sacs posés dans l’appartement qui servira de point-de-chute pendant une semaine, les jambes réclament leur dû. On enfile baskets, shorts et ¡Vámonos ! Le premier pas-de-course permet de constater que le nombre de canidés est diablement élevé. Diablement, les doigts qui pianotent pèsent leurs mots. La boucle effectuée permet tout de même de s’aiguiser les mollets en n’étant molesté que moralement. Et très vite, très très vite, on peut repérer que :

-Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tit Tit Tit Tit Tit Tit. Tut tut tut. Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tit Tit Tit Tit Tit Tit. Tut tut tut. Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tut tut tut.-

les klaxons sont rois, du simple petit klaxon servant aux taxis et autres mototaxis pour signaler leur présence aux interminables klaxons d’énervement. Sans oublier les sonneries, stridentes, que font les voitures en reculant.

-Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tit Tit Tit Tit Tit Tit. Tut tut tut. Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tit Tit Tit Tit Tit Tit. Tut tut tut. Tut. Tut tut. Tuuuuuuuuuuut. Tut tut tut.-

Dans les rêves de la première nuit : des chiens, vendant des chips de banane et des jus de fruit ; quand ils veulent parler-aboyer, leurs museaux émettent un klaxon.

Une fin d’après-midi, les foulées se déroulent jusqu’à un endroit au nom enchanteur : Balneario de Buenos Aires. L’appellation remonte à la fin du XIXème siècle, soit les années de gloire de l’endroit, qui s’étireront pendant plusieurs décennies. Maintenant, quand on vise la mer, on se retrouve face à un énorme mur de pierres (pas sèches du tout), qui s’étend sur des kilomètres. Il est là parce que l’Océan a grignoté chaque année du terrain, beaucoup, et que désormais la dernière lignée de maison est comme calcinée par le sel et le soleil. On surnage en plein western post-apocalyptique, avec des crabes pour orchestrer les débats.Bienvenidos.

En longeant ce décor intriguant, on fait à un moment face à une sirène, immense, dotée d’un visage de pierre et d’un derrière proéminent. Ses bras, élevés en signe de triomphe, seraient une allégorie du message politique de son promoteur, qui avait tout d’abord érigé le monument en son honneur, au carrefour de deux importantes avenues, près de la paroisse de la Vierge de Fátima. Ceci déclencha la fureur des croyants, nombreux en ces contrées.

(« Je suis quelque chose de plus que laïque, je suis décidément anticlérical. Tant que l’église catholique ne demande pas pardon pour sa complicité avec la dictature franquiste, me déclarer anti-clérical est le moins que je puisse faire. Je jouis d’une « clergo-phobie » salutaire depuis ma plus tendre adolescence. » Juan Marsé encore, toujours dans « Esa puta tan distinguida »)

Mais c’est surtout le prix du monument qui avait généré le plus de controverses. Une petite fortune pour une œuvre que certains qualifiaient d’icône de l’impudence ou de comble de l’inutilité.

On a raconté beaucoup d’histoires sur les effets de la sirène sur les chauffeurs et les piétons. On a dit que le nombre d’accidents de la circulation avait augmenté, les conducteurs regardant, captivés, les fesses sidérantes de la sirène. D’autres ont ajouté que l’œuvre était un affront insoutenable à la moralité. Le politicien impliqué est donc allé exercer son pouvoir ailleurs, et, une décennie plus tard, il a été décidé de déplacer l’imposant objet, puis de mettre à sa place une image de la Vierge à la Médaille Miraculeuse.

C’est ainsi que la sirène fût emmenée dans la partie sud du balneario de Buenos Aires, un des secteurs les plus frappés par la pauvreté et les caprices de la mer. Elle y tente, sans grand succès, d’appâter le chaland.

A quelques kilomètres, quand on s’en retourne en direction du centre, il existe une place César Vallejo ; un poète qui, en 1922, publia « Trilce », un mot-titre inventé pour un livre qui secoua l’espagnol par les pieds, lui faisant monter à la tête tout le sang de son histoire sur le continent américain. Dans ce recueil, on trouve ce poème :

« Les pierres ne portent pas offense ; elles ne convoitent

rien. Elles demandent seulement

de l’amour pour tous, elles demandent

même de l’amour pour le Néant. »

Pis en bus, ça se passe comment ?

Après Trujillo, cap sur Huaraz, en bus. Environ 500 kilomètres de route pour 3’000 mètres de dénivelé. Des déserts de sable, une ville portuaire immensément bordélique (Chimbote), des cimetières de pneus et autres réjouissances plastifiées, des oasis de fertilité dans les montagnes.

Et surtout ce berger, dans un des énièmes contours laborieux de l’ascension (vitesse moyenne : 22km/h), allongé en surplomb d’une prairie immense. Il a ri de toute son absence de dents au chauffeur, tapotant son poignet nu de l’index. Comme une main sur l’épaule de ces lignes d’Eduardo Galeano, intitulées « Diagnostique de la Civilisation » (elles sont tirées d’un des textes composants « El caçador de historias », un recueil posthume) :

« Quelque part, dans une forêt quelconque, quelqu’un a dit : Tellement étranges sont les civilisés. Ils ont tous des montres et aucun n’a de temps. »

Tout au long du trajet, beaucoup de K et de PPK (sur des murs, des collines, des panneaux d’affichage,…), les écussons des deux finalistes au concours chevaleresque de la Présidentielle 2016, qui mettait aux prises :

– Pedro Pablo Kuczynski, fils d’un médecin allemand d’origine polonaise, venu au Pérou dans les années 30 parce qu’il était spécialisé en médecine tropicale, et d’une mère franco-suisse, qui n’est autre que la tante de Jean-Luc Godard. PPK est donc cousin avec le fameux cinéaste. Il a une formation en économie (il a notamment travaillé pour la Banque Mondial et a déjà exercé des charges ministérielles). Il y a cinq ans, n’ayant pas passé le cap du premier tour, il avait invité ceux qui l’avaient soutenu à voter pour celle qu’il n’a eu de cesse de dénigrer cette année :

– Keiko Fujimori, fille d’Alberto Fujimori (la famille est d’origine japonaise, s’est installée au Pérou en 1934), président du pays de 1990 à 2000. Le bonhomme, après avoir fui dans l’archipel nippon au début de son 3ème mandat (ça commençait à sentir le roussi pour lui), a eu la mauvaise idée de se rendre au Chili en 2005, d’où il a été extradé vers le Pérou ; il purge actuellement une peine de 25 ans de prison pour l’ensemble de son œuvre : un palmarès allant de la corruption à la séquestration, en passant par des assassinats commandités.

Au jeu de la pollution visuelle propagandiste, Keiko (avec qui, semble-t-il, « le futur serait en marche ». Sur la tête ?) gagnait haut la main. PPK (qui, lui, annonçait tout sourire « s’engager avec toi ») avait sorti une autre carte de ses manches : organiser des concerts festifs pour mettre sa candidature en sons et lumière. Un sommet de ridicule ayant permis à la plus grande paire de jambes féminines de tout le pays de se donner en spectacle à différentes reprises, notamment à Huaraz, où elle a dansé langoureusement, observée par des gamins arborant des drapeaux PPK. Les pauvres ont dû y laisser non seulement une partie de leur cerveau, mais la quasi-totalité de leur ouïe. A une bonne centaine de mètres de la scène, le volume sonore défiait celui d’un concert de métal particulièrement virulent.

« Le concert d’hier soir ?!? Bien sûr que c’était une mascarade, presque une insulte. Ici, l’enseignement n’en finit plus de se privatiser, comme à peu près tout. Les gouvernements successifs ont à cœur de vendre notre pays à des fortunes venues d’ailleurs pour « redorer notre image à l’étranger », comme ils disent, par contre, pour ce qui est de l’éducation et de la santé, c’est le néant. Je suis professeure de Quechua, et rien ne m’attriste autant que de réaliser que certains jeunes ont honte de notre langue. Alors qu’elle dit tellement mieux qui nous sommes et d’où nous venons, qu’elle parle avec plus de justesse de la terre, du soleil et des étoiles. De la vie et de la mort. »

Les paroles de cette guide vivant à Huaraz entreront en résonnance avec celles du dueño de l’auberge de la colline, dans le quartier de San Blas, à Cuzco, quand il nous expliquera à quoi correspondait le rassemblement d’hommes que nous avions remarqué, un dimanche matin ensoleillé.

« Il s’agit de l’Ayni, une vielle tradition des Andes, qui consiste à apporter son aide à un membre de la communauté, en sachant que son tour viendra. J’aime mieux m’en remettre à cette manière de vivre ensemble qu’aux promesses vides des politiciens de nos gouvernements successifs. »

Il ajoutera un peu plus tard, dans un éclat de rire :

« C’est quand même fou, quand les Espagnols sont arrivés et ont tout décimé, nos ancêtres avaient déjà un savoir astronomique vertigineux, alors que les Européens pensaient que la terre était plate comme une pizza. »

Le fleuve beau parleur et l’Océan ouvrant sur l’ailleurs

Après une dizaine de jours en altitude, entre Huaraz, Ayacucho et Cuzco, on s’est rendus à Lima, où beaucoup de vautours noirs voltigent. Des virgules et des parenthèses tournicotant sur des pages de ciel souvent gris. En début d’année, ils ont même fait un petit buzz médiatique : ils avaient été dotés de caméras par les autorités, ceci pour tenter de sensibiliser la population aux problèmes posés par les déchets. La visualisation de leurs survols et de leurs encas devant permettre de prendre conscience de l’ampleur du désastre.

Ces oiseaux, appelés ici « gallinazos », sont les emblèmes de la campagne écologique « Le gallinazo met en garde, tu agis ». Cette démarche a permis, dans l’élan, de mieux répertorier ces bestioles, ainsi que de les soumettre à des examens vétérinaires. Il semblerait que leur population s’élève à environ 2’000 paires d’ailes. La plus importante concentration de déchets se trouve autour des grands marchés, ainsi que sur les rives du fleuve Rimac, qui traverse la ville et se déverse dans l’Océan. Son nom signifie « parler », en Quechua, on l’appelle donc « le fleuve parleur ». Il raconte des histoires aux charognards, qui s’en vont en rêver loin de leurs festins, déversant alors le butin enfoui dans leurs intestins sous les arbres où ils nichent. Notamment dans le quartier de Barranco, celui qui se veut bohème. Ils participent ainsi à la réinvention picturale et organique perpétuelle de l’endroit.

Sont passés ici différents artistes (notamment la chanteuse Chabuca Grande et la poétesse Blanca Varella). Mario Bellatin, un des auteurs péruviens en vue, a écrit une nouvelle prenant place dans la Baja de los Baños, une ruelle piétonne menant à la mer (après avoir traversé un pont enjambant la quasi autoroute longeant l’eau). Il y met en scène la mort de César Moro (1903-1956), un poète surréaliste proche de Breton, dont pratiquement tous les écrits l’ont été en français.

Il a été, à Lima, le professeur de français de Mario Vargas Llosa, qui a été couronné par le prix Nobel de Littérature en 2010, mais dont les prises de parole politiques donneraient à penser que c’est en tant qu’économiste qu’il a été primé. Il a, cette année, soutenu la candidature de PPK, en profitant (il revenait d’un voyage au Brésil et en Argentine) pour dire tout le bien qu’il pensait de la destitution de Dilma Roussef et des mesures prises par Macri. Tout ceci constitue selon lui de grands pas en avant pour la démocratie. Ah bon.

On peut préférer ces vers que César Moro avait noté quelque part :

« Ne cessera-t-on d’entendre les noms maudits

Toujours les mêmes associations d’idées

Les mêmes mots-leviers

Continueront de jouer

A perte de vue sur la destinée humaine »

La mémoire et ses déboires

Il existe au Pérou, depuis le XIXème siècle, une « Ley Seca », qui interdit de boire 24 heures avant les élections, et ceci jusqu’à midi le lendemain. Une mesure prise quand les votations étaient particulièrement violentes. A l’époque, on n’avait pas le droit non plus de se rendre au bureau de vote à cheval. Aujourd’hui, ce n’est plus précisé.

Le samedi précédent la bataille finale, le Pérou est venu à bout d’Haïti, lors de son premier match pendant la centième édition de la Copa América. Il a ensuite dû se contenter d’un match nul 2 à 2 contre l’Equateur. Quelques jolis mouvements pleins de vivacité, 2-3 techniciens pas désagréables à regarder, mais, dans l’ensemble, pas franchement de quoi crier au génie. Comme pour les Présidentielles et pour leur couverture médiatique, en somme.

Du fait des votes qui tardaient à arriver de l’étranger et des régions du pays difficilement accessibles, il a fallu attendre quatre jours pour que soit définitivement entérinée la victoire, sur un fil et sur le fil, de PPK. Environ 40’000 voix de différence sur plus de 17 millions d’électeurs.

En espagnol, match nul se dit « empate » ; on peut y entendre « empâtés ».

Signalons dans l’élan qu’il y avait eu près de 20% de votes blancs au premier tour. De nombreux étudiants se sont mobilisés pour que ce chiffre augmente, histoire de lutter « contre la farce électorale ».

Le paysage au fond du paysage

On a parlé de ça en regardant l’Océan défier les limites de la ville, ainsi que des résultats sortis des urnes, en Helvétie. Ayant constaté combien de (très) jeunes travaillent ici, d’une manière ou d’une autre, on a ri devant la caricature laissant entendre que, refusant le revenu de base universelle, c’était la retraite à 18 ans qui nous passait sous le nez.

Dans le livre de Juan Marsé, cité au début, « rien n’est ce qui paraît, à commencer par le titre », cette pute si distinguée, qui renvoie à la mémoire. Des réminiscences d’enfance passaient entre les mains de cette précieuse fille de joie.

La distance et les absents se faisaient entendre dans les yeux et la poitrine, alors ces mots de César Moro, à nouveau, se sont imposés comme un tirer de rideau sur notre séjour péruvien :

« Il y avait le paysage au fond du paysage

Par où les lacs de ta patrie rejoignent

 

Ces courants sensibles au visage du cœur »

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