Pris au piège de la conservation

Des communautés matsigenka établies dans le parc national Manú sont victimes d’une politique de protection de la nature qu’ils jugent trop stricte.

 

 

source : lecourrier.ch

par Nathalie Gerber Mccrae

«Donnez-moi une feuille blanche, je vais vous expliquer notre situation.» Julio Cusurichi Palacios trace un rectangle: «Voici le parc national Manú.» A l’intérieur, quatre petits cercles: «Nos communautés matsigenka: Tayacome, Yomitabo, Tsirerishi et Sarigeminiki.» Et, disséminés dans ce parc naturel, sept points: «Les postes de contrôle. Lorsque nous allons d’un village à l’autre, nous avons l’obligation de nous y arrêter pour signaler notre présence», explique le président de la Fédération des indigènes du Rio Madre de Dios et affluents (FENAMAD) au Pérou, de passage à Genève. «Les gardes-faune calculent notre temps de déplacement, et si nous traînons trop, ils nous réfèrent à la direction du parc qui menace de restreindre davantage encore les droits relatifs à notre présence ici.»

Le parc national Manú? C’est l’une des aires protégées les plus riches en biodiversité de notre planète, avec ses 319 espèces d’oiseaux par km² et 300 variétés d’arbres par hectare! Etabli en 1973 pour freiner la déforestation de ce morceau d’Amazonie péruvienne, puis intégré au patrimoine mondial naturel de l’UNESCO en 1987, le parc étend ses 17 000 km² des contreforts andins aux forêts tropicales du bassin du fleuve Madre de Dios, dans le sud-est du pays. Sa principale station de recherche, Cocha Cashu, attire des scientifiques du monde entier venus étudier, entre autres, les ours, les singes, les loutres géantes et de nombreuses espèces de tortues d’eau douce.

Malnutrition et épidémies

Mais au milieu de ces richesses, les Matsigenka ont faim. Autorisés à chasser avec des arcs et des flèches exclusivement, dépendants de la cueillette et d’une petite agriculture, les 1000 habitants des quatre communautés manquent de moyens de subsistance. «Ils sont considérés comme une menace face aux objectifs de préservation de la diversité biologique du parc», expose Julia Büsser, directrice de campagne à la Société pour les peuples menacés (SPM). «Leurs enfants souffrent de malnutrition et les postes sanitaires n’arrivent pas à faire face aux épidémies.»

La Société pour les peuples menacés a accompagné Julio Cusurichi Palacios et son jeune collègue Mauro Metaki, de la communauté de Tayakome, à la 10e session du Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones, en juillet dernier à Genève. «Nos communautés sont actuellement dans un processus d’organisation», explique le président de la FENAMAD. Leur objectif est néanmoins déjà bien défini: faire reconnaître leurs droits sur la terre qu’ils occupent et obtenir une gouvernance partagée du parc national. «Nous voulons pouvoir déterminer notre propre développement», résume Julio Cusurichi Palacios.

Comprendre les revendications des Matsigenka du parc national Manú nécessite un petit voyage dans le temps. Alex Alvarez, expert en environnement et droits autochtones, également conseiller auprès de la FENAMAD, raconte: «Premier élément important, à sa création, le parc était déjà bien habité: par des exploitants de bois, des chasseurs ainsi que des missionnaires, qui s’étaient établis dans la région depuis les années soixante et avaient sédentarisé les Matsigenka.»

Déjà des échanges commerciaux

En 1973, le gouvernement péruvien expulse tout le monde, sauf les Matsigenka ainsi que quelques autres groupes d’indigènes retournés en isolement volontaire. L’Etat s’arroge la propriété du parc et réserve sa plus grande partie à la recherche scientifique. «Ce n’est que quelques années plus tard que le gouvernement adopte des règlements autorisant officiellement les indigènes à rester dans l’aire protégée, poursuit l’expert. Mais à la condition que leurs activités de subsistance n’interfèrent pas avec les objectifs de conservation.» Conséquence: les communautés matsigenka, que les missionnaires avaient initiées aux échanges commerciaux locaux par le biais de l’exploitation du bois et l’utilisation d’armes à feu pour chasser, voient leurs conditions de vie se détériorer.

Depuis sa création, la gestion du parc national relève du Ministère de l’environnement et de son Service national des aires protégées (SERNANP), qui s’appuie lui-même sur la Francfort Zoological Society pour une partie de son financement et la mise en œuvre des projets liés à la préservation de la biodiversité. Julio Cusurichi Palacios indique que la FENAMAD est intervenue en 1990 déjà auprès du ministère pour attirer son attention sur la situation des Matsigenka. Sans résultat. L’espoir renaît en 2011, lorsque le Pérou adopte une loi obligeant les autorités à consulter les communautés indigènes pour toute activité ou développement projeté sur leur territoire; une législation basée sur les droits définis par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, dont le Pérou est signataire. «Malheureusement, ces normes ne sont pas intégrées aux règlements spécifiques aux parcs nationaux», déplore le délégué matsigenka.

Un décalage entre parc et réserves

Peter Bille Larsen, anthropologue et expert de l’environnement et des droits des peuples autochtones, confirme qu’il existe un réel décalage entre la situation des indigènes habitant les réserves communales jouxtant le parc Manú et celle des communautés établies dans ce dernier, les premiers ayant la possibilité de s’impliquer dans la gestion du territoire et sa durabilité. Le chargé de cours à l’université de Lucerne a lui-même accompagné la FENAMAD il y a trois ans pour relancer le dialogue entre le SERNANP et les Matsigenka. «Mais malgré quelques évolutions positives, la bureaucratie péruvienne n’a toujours pas intégré l’évolution de ces normes nationales et internationales.»

A Genève, Julio Cusurichi Palacios et Mauro Metaki ont rencontré un représentant de la Mission permanente du Pérou aux Nations Unies, toujours dans le but de trouver un soutien: «Nous lui avons fait part de notre souhait de créer des espaces de dialogue et de coopération avec l’Etat péruvien, de développer des programmes éducatifs interculturels et bilingues ou encore de mettre en place un système de santé intégré, qui inclut les pratiques et connaissances locales. Il nous a écoutés, mais nous ne sommes pas certains que nos demandes remonteront jusqu’au SERNANP…» glisse le président de la FENAMAD. Contacté par Le Courrier, John Florez, directeur du parc et représentant du SERNANP, n’a pas pu réagir à nos questions en raison d’une longue mission sur le terrain.

La situation pourrait-elle évoluer par l’entremise de la Francfort Zoological Society (FZS)? Les représentants matsigenka se sont montrés sceptiques sur ce sujet. A juste titre. Ingrid Chalan, coordinatrice de la communication auprès de l’ONG de conservation allemande, basée à Cuzco, a indiqué au Courrier que c’est le SERNANP qui endosse toute la responsabilité de la gestion des aires protégées du Pérou: «Nous travaillons selon les lois des institutions gouvernementales.» Et contrairement à d’autres ONG – notamment le WWF et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) –, la FZS n’a pas édicté de directives internes pour protéger les droits des peuples autochtones dans le cadre de leurs projets.

Des postes de contrôle «nécessaires»

S’agissant des sept postes de contrôle du parc, Ingrid Chalan estime que «ces régulations mises en place par le gouvernement péruvien sont nécessaires pour préserver la biodiversité». De par leur démographie croissante, les communautés indigènes exerceraient une pression sur une partie de la faune, et en particulier sur des espèces de singes. «Pour y remédier, nous travaillons avec les Matsigenka à la mise en œuvre d’activités de chasse et de pêche qui respectent le milieu naturel.»

La directrice de la communication explique encore que ces checkpoints ont également pour but de protéger les personnes qui habitent ou visitent le parc: «En effet, ces postes ont été installés à des endroits stratégiques, pour permettre aux gardes-faune de prévenir le développement d’activités illégales telles que l’exploitation de mines d’or ou le trafic de drogue. Ils servent aussi à surveiller les activités de tourisme.»

Des touristes, dans une aire qui place la protection de la biodiversité au dessus de tout? Un paradoxe de plus de la gestion du parc national Manú: le SERNANP, avec le soutien de la coopération allemande, a développé près de Tayakome un lodge pour accueillir des visiteurs et apporter un revenu aux Matsigenka qui ont la possibilité d’y travailler à tour de rôle. «Mais c’est insuffisant et cela génère des tensions entre les communautés, constate Mauro Metaki. De plus, nous n’avons pas le droit de cultiver quoi que ce soit près du lodge, de sorte que ce sont nos familles qui doivent faire de longs déplacements pour nous apporter à manger…» I

Reconnaître le lien entre nature et culture

Les peuples indigènes représentent-ils une menace pour la biodiversité? Ou sont-ils les seuls à même de la préserver? Ces deux questions cristallisent depuis longtemps la position des acteurs de la protection de l’environnement sur le sujet de la présence autochtone dans les parcs nationaux et autres aires protégées. D’un côté, une pratique paternaliste et punitive, de l’autre une vision idéaliste, voire trop simpliste. Mais, et c’est une source d’optimisme pour les communautés indigènes, une troisième voie émerge du côté de certaines ONG de conservation de la nature: celle de l’équilibrage des droits et des responsabilités.

Pour l’anthropologue Peter Bille Larsen, qui milite depuis plus de vingt ans aux côté d’organisations autochtones et environnementales, il y a encore trop de non-dits parmi les ONG de protection de la nature, en particulier au sujet du développement économique des indigènes: «Elles ont de la peine à sortir de leur zone de confort, comme par exemple chercher des solutions pour autoriser la chasse, qui joue un rôle social important. Elles ont également tendance à idéaliser l’authentique, le traditionnel, alors qu’il faut voir la réalité en face et admettre que les peuples autochtones ont droit au changement socioculturel.»

Dans le dernier rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sur la conservation du patrimoine mondial naturel de l’Unesco, les deux experts Peter Bille Larsen et Tilman Jaeger (ce dernier faisant partie de la Commission des aires protégées de l’UICN) militent pour le concept d’«intégrité bioculturelle». Une approche qui nécessite d’établir un dialogue et de reconnaître les interconnexions entre ce que l’on nomme la «nature» et la «culture», soit l’identité, le territoire, la sacralité, le mode de vie, les ressources alimentaires ou encore la gouvernance des communautés indigènes.

Pour les deux chercheurs, les ONG de conservation de la nature doivent commencer par reconnaître les droits fonciers collectifs des peuples autochtones. «Ensuite, elles doivent admettre la possibilité que les communautés puissent avoir des intérêts variés, voire divergents entre elles, au sujet d’un projet de conservation. Ou qu’au nom du consentement libre, préalable et éclairé dont elles disposent, elles choisissent le développement économique, parfois en opposition aux objectifs de préservation de la biodiversité.» Une perspective toutefois encore lointaine: en 2015, moins de 5% des aires protégées étaient gérées par des peuples indigènes!

Au Pérou, un zoom arrière suffit à révéler ce qui menace réellement le parc national Manú, davantage que les demandes de développement économique présentées par les Matsigenka. Sur la frontière orientale du parc, le gouvernement a distribué des concessions pour l’exploitation du pétrole et du gaz, y compris dans les aires protégées et les réserves communales indigènes. Un réseau international d’investigation1 a ainsi révélé que huit puits étaient sur le point d’être forés sur la réserve communale Amarakaeri, au sud-est du parc.

Sans surprise, les conséquences néfastes de l’exploitation effrénée des ressources par l’Etat péruvien ne s’arrêtent pas aux portes du parc national Manú2. Lors de leur venue à Genève, en juillet dernier, les représentants des communautés Matsigenka ont sollicité une entrevue avec le Rapporteur spécial sur les droits de l’homme et les produits et déchets toxiques. En cause, le mercure provenant de l’extraction des métaux lourds, en particulier de l’or, qui contamine l’air et les rivières, menaçant non seulement la santé des indigènes, mais toute la chaîne biologique. NGM

  • 1.Research Evidence for Policy de novembre 2013, une revue publiée par NCCR Norte-Sur, réseau d’investigation des institutions suisses et de 140 universités dans le domaine du développement.
  • 2.L’ONG IWGIA (Work Group for Indigenous Affairs) révèle qu’en 2015, 21% du territoire du Pérou est couvert par des concessions minières et 75% de l’Amazonie péruvienne a été ouvert aux concessions de pétrole et de gaz.

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