Secte, société secrète ou lobby ? L’Opus Dei au Pérou (première partie)

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La « prélature de la Sainte Croix et Opus Dei », selon sa dénomination officielle, est une institution catholique fondée en Espagne en 1928 par l’abbé Josémaria Escrivá de Balaguer (1902-1975).

source :orda.revues.org

Afin de donner à ses membres laïques les moyens de rechercher la sainteté depuis leur place dans la société, à travers l’exercice de leur profession et par l’apostolat. Adoptant « une perspective en termes de monde social2 », ce texte se propose ainsi d’éclairer de façon synthétique le fonctionnement et les caractéristiques de l’Opus Dei au Pérou. Quatre précisions s’imposent à cet égard : il existe au sein de l’Opus Dei quatre statuts qui sont fonction du degré d’implication des membres − par ordre croissant, coopérateur, supernuméraire, agrégé et numéraire3 −, membres eux-mêmes répartis en une branche masculine et une branche féminine ; de plus, l’érection de la Société sacerdotale de la Sainte Croix, le 8 décembre 1943, a permis la constitution d’un clergé formé exclusivement de prêtres issus des membres numéraires ou agrégés ; érigé en la première prélature personnelle4 au monde par le pape Jean Paul II le 28 novembre 1982, l’Opus Dei a également à sa tête un prélat, actuellement l’abbé espagnol Javier Echevarría ; enfin, l’Opus Dei est devenu une organisation internationale de 84 000 membres présents dans 90 pays5, comme en témoignent la béatification (en 1992) puis la canonisation de son fondateur par Jean Paul II (le 6 octobre 2002).

  • 6 Voir notamment Los hijos del Padre, Barcelona, Argos, 1977 ; ainsi que « Sectas católicas. El Opus (…)

2Si l’on excepte les travaux de l’espagnol Alberto Moncada6, lui-même ancien membre de l’institution, il n’existe pas de littérature sociologique sur l’Opus Dei. Notre contribution s’appuie donc principalement sur des données empiriques recueillies lors d’observations participantes incognito et durant dix-sept entretiens semi-directifs réalisés au Pérou en août-septembre 2003. Ces observations ont eu lieu dans un contexte essentiellement féminin et étudiant, en raison des facilités de terrain ouvertes par mes propres caractéristiques. Par ailleurs, nous avons anonymisé les lieux d’enquête ainsi que les noms des enquêtés, même si certains d’entre eux sont des personnalités politiques ou religieuses dont l’appartenance à l’Opus Dei est de notoriété publique.

  • 7 81,3 % des Péruviens de plus de 12 ans se sont déclarés catholiques lors du recensement national de (…)

3Mentionner le nom de l’Opus Dei, dans un pays pourtant à majorité catholique tel que le Pérou7, suffit toujours à susciter chez les acteurs extérieurs à l’institution un discours passionnel, dans un registre négatif ou positif. Face à ce jaillissement de points de vue coexistants et concurrents, le problème est de comprendre comment l’Opus Dei est défini par les mondes sociaux qui lui sont extérieurs, plutôt que de prétendre le définir sans se donner les moyens de le comprendre. Nous dégagerons ainsi du schéma élaboré cinq mondes sociaux en interaction.

L’Opus Dei au Pérou : cinq mondes en interaction

L’Opus Dei au Pérou : cinq mondes en interaction

4Une perspective en termes de monde social interroge le rapport entre les processus qui font l’Opus Dei et ses structures. Or, le schéma montre que ces processus sont construits par les interactions entre les acteurs de l’Opus Dei et ceux des autres mondes sociaux. Dès lors, nous nous demanderons dans quelle mesure l’Opus Dei péruvien donne le bâton pour se faire battre. Nous montrerons donc en quoi l’Opus Dei péruvien peut être considéré comme une société secrète, qui présente des traits sectaires et lobbyistes, mais qui évolue vers plus de transparence et de transigeance.

L’Opus Dei, une société secrète ?

Selon le sociologue Georg Simmel, la société secrète est un groupe défini par le « comportement de secret » face à l’environnement social extérieur. Ce comportement génère deux « traits » propres à la société secrète : la fermeture et la cohésion8. À l’aune de ce premier trait, l’Opus Dei péruvien constitue une communauté fermée, dans son langage même. En effet, l’Opus Dei a développé un vocabulaire interne riche et peu compréhensible par le non-initié, tel que le terme « anillo de la fidelidad », qui désigne l’anneau que passe à son doigt tout nouveau membre agrégé ou numéraire ayant accepté le contrat d’obéissance, chasteté et pauvreté. Par ailleurs, les structures matérielles de l’institution sont difficilement repérables, voire invisibles, car jamais son nom ne figure à l’entrée de ses résidences, comme c’est le cas à Lima. De même, le choix du nom de ses « œuvres corporatives »9 tend vers la neutralité, en excluant systématiquement toute référence à une quelconque dénomination religieuse. Seule est mise en avant la dimension éducative des établissements, à travers des termes génériques tels qu’ « instituto » (lycée). En réalité, pour pénétrer ce cercle fermé, il faut bénéficier d’une recommandation orale et/ou écrite ; ce n’est pas tant l’individu qui choisit d’adhérer à l’institution que l’Opus Dei qui choisit le futur membre. L’enquête de terrain a permis de montrer que ce choix est guidé par trois critères, qui dessinent un profil type de l’individu qui se verra admis : honorabilité de la personne ; obéissance ; milieu social d’origine élevé et/ou capacité à acquérir un fort capital scolaire et économique10.

Le terme d’honorabilité désigne d’abord un ensemble d’éléments qui établissent la réputation de la personne. Une observation de l’individu dans sa vie quotidienne doit ainsi révéler un comportement « décent » et un milieu familial catholique, honnête et travailleur. L’obéissance, second critère, est également une vertu très importante pour l’institution, car elle implique une non remise en question de l’autorité du prêtre et de sa parole. Ainsi, mieux vaut ne pas se poser ni poser trop de questions aux numéraires car à leurs yeux, « Qui veut savoir doit d’abord croire »11. Ce critère est d’ailleurs symbolisé par le canard, palmipède apprécié par le fondateur car toujours suivi de canetons en file bien droite, sans écarts. D’où la présence codée de canards en bois, en verre ou peints, dans les centres de l’Opus Dei péruvien. Enfin, l’Opus Dei s’adresse avant tout à des individus jeunes, majeurs comme mineurs, issus d’un milieu social d’origine élevé, ou à des individus occupant une position sociale supérieure, car elle est synonyme d’un fort capital économique, et donc, de dons possibles voire d’influence politique. C’est ce qu’on peut nommer le « cens caché » de l’Opus Dei12, l’institution se prévalant d’être ouverte à tous. De plus, le capital culturel des membres est une « mention » appréciée, car conférant une bonne image à l’institution. Par conséquent, les jeunes issus d’un milieu social défavorisé n’intéressent les membres élitistes de l’Opus Dei que s’ils sont capables d’acquérir un fort capital scolaire. L’Opus Dei aide alors financièrement les individus repérés comme les plus « brillants », afin qu’ils puissent poursuivre des études supérieures. Les modalités d’accès possibles à l’institution pour les catégories sociales les plus modestes se réduisent donc à l’embauche dans une œuvre corporative ou à une descendance « brillante ».

Par ailleurs, le secret qui entoure le fait d’appartenir à l’Opus Dei est un élément supplémentaire rendant compte de sa fermeture. La chose est subtile, car « les fidèles de l’Opus Dei ne dissimulent pas leur appartenance à la Prélature mais ne la claironnent pas non plus »13. Or, entre la discrétion invoquée − ne pas révéler positivement − et le secret − « dissimulation consciente et délibérée »14 −, la distance est mince. La « Vérité », terme pourtant clef de l’idéologie développée, apparaît donc vidée de son sens étymologique grec : aletheia (dévoilement). Face à ce flou, on comprend les rumeurs qui circulent au Pérou sur l’appartenance ou non de telle personnalité politique. Car toutes ne sont pas aussi transparentes que Roberto R., 55 ans, numéraire, membre du Congrès et ancien ministre de l’actuel gouvernement. En outre, le secret entoure aussi les Constitutions de l’Opus Dei en tant que forme et contenu. LesConstitutions de 1950 étaient en effet secrètes et l’article 191 précisait qu’il en allait de même pour ses membres15. Les critiques furent telles qu’en 1982, alors que le pape Jean Paul II venait d’ériger l’Opus Dei en prélature − ce qui impliquait, comme pour toute institution laïque, une publication officielle −, de nouveaux statuts ont été rédigés, abandonnant le « secret » pour une « discrétion » d’appartenance (article 89 des NouvellesConstitutions). Il reste toutefois difficile d’avoir accès à ces Constitutions, non diffusées dans les bibliothèques spécialisées. Au final, ces dernières ne sont connues hors du noyau central de l’Opus Dei qu’en partie, grâce à la fréquentation de membres ou aux témoignages d’anciens membres et de leurs proches16.

8De plus, outre la fascination inhérente à une appartenance secrète, ce secret revêt une fonction sociale d’ornement, dans la mesure où il attire l’attention sur la personne. C’est ce que symbolisent, sur le plan vestimentaire, le voile et les jupes longues que portait Pamela P., journaliste de 38 ans au moment de l’enquête, quand elle était agrégée dans les années 1980 : « les petites choses qui différenciaient l’Œuvre, impossible qu’elles passent inaperçues. À cette époque, tu entrais dans l’église et tu te voilais. Tu ne pouvais pas porter de pantalons. Seulement une jupe. Alors il y avait comme des signes extérieurs qui te mettaient en avant. Parce qu’une des choses que demande le Père, être comme les autres, saint dans le monde. Et ne pas attirer l’attention. Alors, aujourd’hui je m’en rends compte, inconsciemment, tu rendais plus évidente ton… au lieu d’être naturelle ».

Au lieu de passer inaperçue, l’enquêtée entrait donc dans une logique de « distinction »17 qui fonctionnait comme un signe de rappel de la fermeture du groupe. Cette fermeture que crée le comportement de secret des membres est un trait qui doit être analysé à la lueur du passé de l’institution. L’Opus Dei est en effet tel un « palimpseste »18, car le contexte de création et de développement de l’institution sous Escrivá de Balaguer explique encore aujourd’hui ses traits structurels au Pérou. En effet, l’Opus Dei a été fondé avant la guerre civile espagnole et il reste marqué par cette conjoncture. Son fondateur, en particulier, se voit obligé de changer constamment de cachette à partir de 1934, face à la persécution religieuse menée par les républicains. Il traverse ainsi une « période cachée », qu’il identifie à celle vécue par Jésus de Nazareth avant son arrestation. Ainsi, l’activité de l’Opus Dei dans les années 30 et 40 a lieu dans un climat de dénonciations émanant de clercs qui estiment que son message est hérétique. Dès lors, le « comportement de secret » s’est perpétué à travers une fidélité à la règle de conduite habituelle du fondateur : « me cacher et disparaître, afin que seul Jésus brille »19.

Comme nous le disions, selon Simmel, le second trait d’une société secrète est sa cohésion, qui passe dans le cas de l’Opus Dei péruvien par une solidarité multiforme, élevée au rang de « valeur »20. Solidarité spirituelle tout d’abord, autour de l’adhésion au message du fondateur : « sanctifier le travail, se sanctifier dans le travail et sanctifier par le travail »21. Ce noyau de spiritualité, que l’on peut qualifier d’ « intégraliste »22, a donc pour conséquence la disparition de la coupure sacré/profane car pour ses membres, leur vie quotidienne entre de plain pied dans le sacré. Au travail comme chez eux, ils pratiquent avant tout leur identité de membre.

La solidarité entre membres de l’Opus Dei s’affirme aussi sur le plan économique. L’Opus Dei, dense milieu d’interconnaissance, fonctionne en effet comme un réseau d’entraide : si un membre ou futur membre connaît un problème financier, il est fort probable qu’un autre choisira de l’appuyer. Mais cette solidarité va plus loin encore, car elle peut être professionnelle. Un membre peut très bien recommander à un chef d’entreprise extérieur un membre de l’Opus Dei pour un poste et obtenir satisfaction. Le député et numéraire Roberto R. n’en a pas fait mystère. Car, à la manière des sectes protestantes étudiées par Max Weber, l’Opus Dei a développé une « éthique du travail ». C’est pourquoi certains chefs d’entreprise au Pérou préfèrent embaucher d’anciens élèves des œuvres corporatives de l’Opus Dei, voire des membres si ce fait leur est connu. Paola E., 19 ans, étudiante en voie d’adhésion, explique : « il y des institutions, des banques, qui quand elles demandent des stagiaires, demandent seulement des gens de l’Université d’ici23. Et à Lima aussi. » Dans une société péruvienne où les actifs sont souvent jugés peu fiables, appartenir à l’Opus Dei constitue ainsi l’équivalent d’un « certificat de qualification éthique » puisque pour être sanctifié, le travail doit être parfait24. Ce « certificat » constitue l’un des éléments expliquant le fait que tous les enquêtés membres de l’Opus Dei péruvien occupent une position professionnelle élevée.

Cette solidarité entre membres est également, de façon plus implicite, politique. Certes, pour Escrivá de Balaguer, l’Opus Dei

ne peut jamais être, dans la vie politique d’un pays, comme une espèce de parti politique : il y a la place […] pour toutes les tendances que la conscience chrétienne peut admettre, sans aucune coercition de la part des directeurs.

Mais leur pratique très stricte du catholicisme ainsi que le respect voué au message du fondateur impliquent en réalité chez ses membres un conservatisme et une conception de l’ordre social qui se traduisent par une tendance à voter ou à appartenir à des partis chrétiens de droite néolibérale.

Enfin, cette solidarité revêt aussi une dimension internationale qui en fait un « néo-réseau », « néo » dans la mesure où ce réseau reste vertical de par la hiérarchie existant dans l’institution26. Dès la genèse de l’Opus Dei, son fondateur a en effet mené un apostolat dans le monde entier à travers de nombreux voyages, par exemple au Pérou, en 1974. Un membre n’est donc jamais « perdu », où qu’il soit : il sait qu’il peut se rendre à l’adresse du centre qu’on lui a donnée et qu’il y sera bien accueilli.

Cependant, comme le souligne Simmel, « à la cohésion interne exceptionnelle de la société secrète correspond son extrême centralisation.27 » À la cohésion de l’Opus Dei péruvien correspond donc une centralisation qui génère une hiérarchie entre ses membres. Le premier des critères ordonnant cette hiérarchie est le degré d’implication de l’individu, dont le principal indicateur est le statut occupé. Dans cette logique, être une numéraire vivant dans un centre ou un prêtre constitue, pour chacun des sexes, le statut d’excellence. Par conséquent, lorsqu’un individu est approché, la finalité est qu’il devienne à terme un membre des plus engagés.

Cette hiérarchie est aussi fonction du milieu social d’origine et /ou de la position sociale atteinte. L’Opus Dei péruvien reproduit, conforte et légitime à cet égard le statu quo social car il a « comme caractéristique le fait de ne retirer personne à son milieu mais de faire que chacun accomplisse ses tâches depuis sa place, avec perfection.28 » Il existe ainsi au Pérou des centres réservés aux étudiantes, aux ouvriers, aux cadres ou aux femmes de ménage. Cadres et ouvriers de l’Opus Dei ne se côtoient donc que lors d’importants événements, tels que les cérémonies pour la béatification d’Escrivá de Balaguer en 1992. Cette hiérarchie renvoie d’ailleurs encore à la peur et au rejet suscité par le marxisme et plus généralement le communisme. Au cours d’une conférence, Carmela C., numéraire et professeur d’histoire, a ainsi fermement condamné le marxisme des facultés françaises des années 60. Il est donc impossible de trouver à la bibliothèque de l’Université de S*, par exemple, les écrits d’auteurs influencés par cette pensée, hormis un document de la conférence épiscopale péruvienne de 1984, qui condamnait certaines formes de la théologie de la libération29. Après la deuxième Conférence épiscopale latino-américaine de Medellín en 1968, la théologie de la libération s’est en effet principalement répandue en Amérique latine, l’un de ses représentants les plus célèbres étant le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez. Celui-ci prône alors un engagement social et politique au nom des pauvres − « l’option préférentielle pour les pauvres » − et soutient que libérer de l’oppression économique et politique les pauvres, c’est « rejeter le péché et entamer un processus personnel et collectif de salut.30 » Or, la théologie de la libération « tendait à importer sans sélection des catégories marxistes au sein du discours théologique.31 » Pour l’Opus Dei, cette théologie prend donc place dans la catégorie déviante qu’est le marxisme athée, d’autant que l’option préférentielle pour les pauvres n’est pas sa priorité. Cette position est en tout cas conforme à la politique menée par Jean Paul II dès son arrivée au Vatican en 1978. En effet, « au début des années 80 le Vatican s’est évertué à renforcer les forces plus conservatrices de l’Église latino-américaine. En 1984, le cardinal Ratzinger, proche collègue du pape et à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, publie une critique controversée et réprobatrice de la théologie de la libération. Une politique de nominations est aussi menée dans la région, où les sièges épiscopaux vacants furent occupés par des figures relativement conservatrices (conservative figures) connues pour leur appui à une re-romanisation de l’Église locale.32 » Parmi ces « conservative figures », on trouve l’archevêque de Lima depuis 1994, Cristian C., également nommé cardinal de l’Opus Dei par Jean Paul II le 21 février 2001. Cette fidélité de l’Opus Dei au message pontifical se double de celle à son fondateur, qui a vécu la guerre civile espagnole comme un combat entre catholiques et communistes. Cette lecture l’a amené, comme Pie XII, à minimiser l’horreur du nazisme, qu’il a considéré comme un mur de contention « providentiel » contre le communisme

Une deuxième ligne de division au sein de l’Opus Dei est le cheminement, en parallèle, des branches masculine et féminine. Même au sein d’un couple de surnuméraires, chacun aura des activités spirituelles dans un lieu distinct. Dans le cas des numéraires et agrégés, la séparation hommes/femmes est quasi totale, car les membres ne se rencontrent que lors des grandes cérémonies. Durant l’inauguration de la première université de l’Opus Dei à Lima en 2003, notre observation a montré que les groupes de conversation constitués étaient exclusivement composés d’hommes ou de femmes. De même, les « œuvres corporatives » de l’Opus Dei au Pérou ne sont pas mixtes, sauf à l’Université de S*, où ces relations sont difficiles à gérer pour les étudiants. Ainsi, durant notre observation d’une retraite de trois jours, les propos tenus par des numéraires lors d’une charla sur la pureté visent explicitement à l’autoculpabilisation du corps féminin, qui séduit l’autre sexe. D’où l’invocation d’une décence vestimentaire stricte, et d’une séparation des sexes. Se dégage également une image ambivalente de la femme, d’un côté dominée par ses « pensées impures », rendue faible par la menstruation et séductrice ; de l’autre, une femme identifiée à Marie et épouse de Dieu. L’analyse fait alors apparaître qu’à cette culpabilisation de la femme, acceptée et relayée, correspond une domination masculine, incarnée par la figure du prêtre en habits. Ainsi, au cours de méditations, le prêtre Luis L., véritable « entrepreneur de morale »34, enjoignait les étudiantes à moins de coquetterie. Dès lors, parce que l’Opus Dei est une « grande famille » aux dires de son fondateur, le prêtre incarne la figure du père, de celui qui détient l’autorité. C’est pourquoi le prêtre doit tout savoir, en particulier des membres féminins. Un mécanisme institutionnalisé de l’Église catholique est alors détourné à ce profit : la confession quotidienne, dont le prêtre/père n’hésite pas à rompre le secret s’il le juge nécessaire.

Par ailleurs, l’Opus Dei insiste auprès des membres féminins sur l’obligation catholique d’avoir un « directeur spirituel » et vient ainsi renforcer ce « tout savoir, tout pouvoir » du prêtre. Il s’agit de se confesser et de se confier en tout à un même prêtre, désigné d’office par l’institution. Cette domination masculine se matérialise aussi en la reconnaissance implicite du rôle traditionnel que doit jouer la femme au sein de son foyer. Formées dans des écoles techniques de l’Opus Dei, les « numéraires auxiliaires », sont ainsi exclusivement chargées de l’entretien des résidences, y compris masculines.

Outre le contexte machiste qui entoure les relations hommes/femmes au Pérou, cette domination est explicable si l’on remonte à la genèse de l’Opus Dei. En effet, le 2 octobre 1928, le fondateur « venait d’écrire qu’il n’y aurait jamais de femmes dans l’Opus Dei, ‘même par plaisanterie’, quand une nouvelle inspiration divine lui fit comprendre, le 14 février 1930, que le message de sanctification au milieu du monde peut être vécu par les femmes.35 » Ce n’est donc qu’un an et demi plus tard que les femmes se voient accorder une place. Né en 1902 dans une Espagne très catholique et fermée, Escrivá de Balaguer se montre ici en partie fils de son temps : acceptant cependant que les femmes étudient et travaillent à condition de ne pas négliger leur foyer, il a tenu, en revanche, à ce qu’elles s’investissent dans l’hôtellerie : d’où ces écoles techniques de formation.

À cette domination masculine s’ajoute une domination espagnole. Comme perpétuant le rapport colonisateurs/colonisés, les membres ayant partie liée à l’Espagne36 ont davantage de pouvoir et d’influence. Cette situation est liée aux racines espagnoles de l’Opus Dei, mais surtout à la manière dont l’institution s’est implantée au Pérou. En effet, dans les années 50, le fondateur Escrivá de Balaguer encourage ses fidèles à réaliser un labeur apostolique mondial. Des membres espagnols ouvrent donc le premier centre péruvien en 1953, à Lima. Dès lors, cet « esprit espagnol » va constituer la « marque de fabrique » de l’Opus Dei au Pérou. Ainsi, en 1968, l’Université de S* est construite sur le modèle de celle de Navarre, fondée en 1952 à Pampelune. Les étudiants − environ 3700 − et les professeurs espagnols y sont nombreux, dans le cadre d’échanges interuniversitaires.

Cette domination espagnole s’est peu à peu renforcée, car des six recteurs qui ont dirigé l’Université, les quatre derniers sont de nationalité espagnole − respectivement prêtre et numéraires. Bref, au sommet de la structure hiérarchique pyramidale de l’Opus Dei, se trouve le prêtre espagnol, de préférence né en Espagne de parents espagnols.

Au regard de la définition simmelienne, l’Opus Dei péruvien constitue donc bien une société secrète et nous allons voir qu’elle présente des traits sectaires et lobbyistes, qui témoignent de l’existence de « points de passage » entre les formes sociales de la société secrète, de la secte et du lobby.

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