Le Pérou au nord des cités d’or

trujilloLoin du site saturé du Machu Picchu, le nord du pays abrite les vestiges de civilisations précolombiennes et des temples enfouis sous le sable. Avec, pour point de départ, Trujillo, ville fondée par les conquistadors.

 

 

 

 

source : liberation

par François Musseau

Quand on pense au Pérou, l’imagination part se loger sur les contreforts andins qui enserrent les ruines du Machu Picchu, sur les bords du lac Titicaca ou dans les ruelles typiques de l’antique Cuzco. Voire dans un de ces restaurants branchés de Lima ayant reçu les louanges des critiques gastronomiques du monde entier… Des villes et des sites du centre ou du sud du pays. Rarement les guides et les tour-opérateurs nous transportent vers le nord. Et pourtant. Ce n’est pas seulement un endroit plus authentique ; c’est aussi une aire dynamique où l’archéologie est en pleine expansion, bien plus respectueuse des écosystèmes que dans le sud. Peu à peu, ces trésors – précolombiens et coloniaux – sortent de l’anonymat. Et pour découvrir ce Pérou méconnu par sa face nord, rien de tel qu’un voyage débutant dans l’historique cité de Trujillo…

Trujillo

En débarquant sur la Plaza de Armas, on sent immédiatement que Trujillo, fondée en 1534, un an avant Lima, l’actuelle capitale, fait partie de ces lieux où tout a commencé. Du point de vue des conquistadors, s’entend. C’est là que cette ville – qui porte d’ailleurs le nom de la ville natale de celui qui détruisit l’Empire inca, Francisco Pizarro – a été édifiée à l’origine ; c’est aussi de là qu’a été lancé le premier cri d’indépendance du pays, en 1820, comme l’atteste une statue un peu conceptuelle au centre de la place.

Ici, comme ailleurs dans les Amériques, la Plaza de Armas est le cœur à partir duquel s’égrènent les églises et les maisons coloniales pastels qui racontent l’histoire de la ville. Eglise de la Merced, blanche et rouge brique ; Casa Orbegoso, baroquissime ; Casa de la Emancipación, où le marquis indépendantiste de Torre Tagle lança le mouvement d’indépendance ; Palacio Iturregi, somptueux et somptuaire ; le musée d’archéologie, une demeure atypique à la façade de bois sculpté…

Si ce n’était le bruit des voitures pétaradantes, surtout le soir, on passerait son temps à déambuler dans les rues coloniales de Trujillo, et à humer son charme désuet que les autochtones contribuent à perpétuer grâce à leur flegme singulier.

Chan Chan

Le seul fait d’avoir cette antique cité à ses portes justifie en soi, pour un visiteur, d’établir sa base à Trujillo. Entre la périphérie occidentale de la ville et l’océan, s’étendent les tentacules urbanistiques de ce qui fut la capitale de l’Empire chimù – une culture préincaïque très raffinée, entre 850 et 1470. Et quelle capitale ! La plus grande ville de la planète construite en adobe (boue séchée mêlée à de la paille) et, à l’époque précolombienne, la principale agglomération du continent avec environ 65 000 habitants à son apogée.

Ancient City of Chan Chan ca. 1990Chan Chan. Photo Dave G. Houser. Getty

En un coup de volant depuis Trujillo, vous débarquez sur une bande désertique hérissée de monticules et de pyramides dentelées par l’érosion, rongée par des usines et des villages ayant élu domicile sur le complexe archéologique. Chan Chan (nom à l’origine mystérieuse, rien à voir en tout cas avec la célèbre chanson du Cubain Compay Segundo) est, malgré les blessures du temps, la fière traduction de projets gigantesques s’étalant sur 20 km2. En visitant Nik An, ses labyrinthes, ses temples, les vastes patios d’une école militaire et ses murs couverts de fresques aux motifs marins, il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit là que d’un des dix centres cérémoniels des antiques seigneurs chimù.

 

 Huanchaco

Cette bourgade côtière est fascinante car elle exprime à la fois l’évolution d’un Pérou moderne et ses racines mythologiques. Pour le moderne, autour du port de pêche, des projets immobiliers à n’en plus finir, une certaine prospérité visible tout le long du littoral, des armées de surfeurs affluant dans ce spot très convoité. Et, aussi, une enfilade de restaurants de fruits de mer et de poissons, faisant principalement honneur à la gloire locale, le fameux ceviche (du poisson cru mariné dans du jus de citron, du piment, de la coriandre et de l’oignon) dont Huanchaco serait le berceau. Pour le mythologique, les nombreux caballitos de totora, des embarcations faites de joncs tressés, sont encore utilisés par les pêcheurs et désormais de plus en plus souvent par les touristes : elles servaient déjà à l’époque des cultures précolombiennes de la région, chimù, mochica ou lambayeque.

C’est aussi à bord de ces embarcations que les fondateurs mythiques des civilisations préincaïques auraient débarqué sur ce bout de littoral depuis on ne sait trop où. A Huanchaco, les Péruviens d’origine indigène ont aussi conservé l’orgueil d’appartenir à des cultures ancestrales, en dépit des siècles d’acculturation par les Occidentaux.

Huaca de la Luna

Face à sa compagne du soleil, la pyramide de la lune a fière allure. Lovée contre une montagne dont la forme conique rappelle la sienne, elle domine une immensité de sable et, au loin, l’oasis verdoyante enserrant Trujillo. Visiter ce haut lieu de la culture mochica (entre 250 et 800), qui précède celle des Chimù, c’est comprendre que ces amas monocordes de sable et de pierre dissimulent l’éclat antique d’incroyables peintres : dans les viscères des temples enfouis (sépulcres des seigneurs mochica), on découvre les fantaisies polychromes, où le rouge est toujours dominant. A l’image du sang des sacrifices humains, requis lorsque des périodes de sécheresse ou des pluies diluviennes mettaient en péril ces fragiles civilisations.

Pérou, province de La Libertad, côte Nord, Trujillo, Plaza de Armas, la cathédrale La cathédrale Sainte-Marie de Trujillo, Plaza de Armas. Photo Hervé Hugues. Hemis

Au bas de la principale pyramide, des fresques représentant les rituels ou bien le panthéon mythologique, sont d’une rutilance étourdissante. «Aujourd’hui, on a l’impression de civilisations austères,confie l’archéologue en chef Ricardo Morales. Mais en réalité les Mochicas, comme tous les peuples de la région, aimaient les contrastes, les éléments orgastiques, la grandiloquence mortuaire, l’éclat des guerres rituelles et les cultes aux divinités…»

A l’entrée du musée, de vieilles femmes indigènes vendent des répliques de poteries anthropomorphes dont les contours sont ceux de leurs propres visages ; chaque semaine, elles organisent des rituels chamaniques au flanc de la montagne conique, déité protectrice – des rituels arrosés en abondance de chicha, ce maïs fermenté consommé dans la région depuis de longs siècles. Au-delà des pierres, le passé précolombien reste vivace.

1 Comment on

Le Pérou au nord des cités d’or

Xavier said : 6 months ago

... sans oublier toute la région de Chachapoyas et ses sites pré-incas (civilisation chachapoya) de Kuélap, son mausolée de Revash, ses chutes d'eau de Gocta (3èmes plus hautes du monde), sa vallée de Huaylla Belén dont la rivière dessine un serpent, et puis ses anciennes cités chachapoya encore enfouies sous les lianes de la jungle secrète de Piquirquia ! Le nord du Pérou n'a pas fini de nous surprendre, c'est l'Egypte de l'Amérique du Sud !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked