UN TYRAN DE LA PÈRE ESPÈCE

Pour approcher la personnalité d’un général péruvien complice de violences et serviteur de plusieurs dictateurs, c’est sa vie amoureuse qu’il faut fouiller et raconter en long et en large.

 

 

 

 

source : liberation

par Virginie Bloch-Lainé

Ses mensonges et ses sincérités successives, sa double vie, ses excuses à la pelle déballées aux épouses et aux enfants pour se faire plaindre, son intarissable besoin de conquêtes féminines et son insensibilité aux chagrins qu’il cause, tout ce théâtre baroque et stupéfiant constitue la moitié de la Distance qui nous sépare, «roman d’autofiction» de Renato Cisneros. C’est un livre d’amour sur un homme politique autoritaire, un livre que l’on n’a pas envie de terminer tant il est traversé par l’intelligence et la tendresse. L’auteur quadragénaire y enquête sur ce qui le lie à son père : au lieu de se lamenter sur cette ascendance difficile, il cherche un espace pour s’y raccrocher. Et il le trouve.

Ecrivain et journaliste, Renato Cisneros est né en 1976 à Lima. Son père, le général Luis Federico Cisneros Vizquerra, mort en 1995, fut un allié de Pinochet et de Videla, un ministre – de l’Intérieur puis de la Guerre – de la dictature militaire péruvienne de 1968 à 1978. Il a participé à des coups d’Etat militaires. Si l’auteur entre dans la biographie de son père par le biais de l’amour, c’est grâce à une séance chez un psychanalyste. Renato Cisneros l’explique dans les premières pages : après avoir été quitté par sa fiancée avec laquelle il ne se conduisait plus en amoureux mais en «agent de police», il consulte un analyste. Il ne l’a jamais fait.

Jolis cœurs.L’homme qui le reçoit semble chaleureux, «son langage riche et confortable ressemblait à la pièce où il recevait ses patients», remplie de bons livres et de bons disques. Il «inspirait la sérénité d’un océan», ce que l’on attend d’un analyste. Il a une bonne tête, des «tics d’hyperactif» et des yeux «d’un bleu vif transparent comme un bain de bouche». Renato Cisneros relate sa rupture, puis le psychanalyste incite son patient à regarder ce qui se passait à l’étage du dessus, c’est-à-dire à celui de ses parents et de leur couple. A partir de là, Cisneros y voit plus clair, il voyage à Paris et Buenos Aires et déroule sa mémoire et son récit. Il récupère des documents et enchaîne les découvertes.

Il ne fait pas de la psychanalyse de comptoir, il ne tente pas de raccorder le chaos sentimental au goût pour l’autoritarisme : Renato Cisneros laisse la psychanalyse ainsi que son analyste amateur de Bob Dylan et de Kundera à leur place, à Lima. Son travail consiste à se souvenir de son grand-père exilé en Argentine avec sa famille pour fuir la dictature au Pérou, ambassadeur successivement à Buenos Aires et Rio de Janeiro. Il était collectionneur de femmes et menteur. Il se partageait entre deux foyers et des enfants qui ignoraient l’existence de leurs demi-frères et demi-sœurs.

Luis, le futur général, grandit en baignant dans le mensonge. Il est élève à l’Ecole militaire de Palomar et, à 21 ans, retourne au Pérou où il ne connaît rien ni personne. Son accent argentin plaît aux filles. Il fonce droit vers les situations sentimentales impossibles. En lisant la Distance qui nous sépare, nous assistons à une collection de mélodrames pour lesquels on dit l’Amérique latine talentueuse. Luis Cisneros drague la fille de la célèbre actrice Libertad Lamarque, il joue les jolis cœurs. Son surnom d’El Gaucho lui colle à la peau depuis ses 11 ans : il s’était tranché la paume de la main droite pour épater ses camarades et le médecin qui l’a soigné avait dit à sa mère : «On peut dire que votre fils est un vrai gaucho

Petit à petit, Luis Cisneros Vizquerra monte en grade, sa loyauté est appréciée. Quand naît l’écrivain, c’est un général «dur», «sans manières», persuadé d’être au monde pour devenir leader. Ses enfants réagissent. Renato Cisneros rend visite à ses frères et sœurs afin de récolter leurs souvenirs. Un frère était devenu instructeur pour le Sentier lumineux et une sœur, réfugiée à Paris, avait adhéré au Front révolution national des étudiants, que son père était chargé de réprimer après le coup d’Etat de Morales. Elle tapait son père là où il pouvait avoir mal. Renato Cisneros, lui, ne s’est pas frontalement opposé à son père. Enfant, il se fait traiter par lui de «cloporte» ; ado, il reçoit un coup de poing dans la figure pour avoir invité un ami à dormir chez lui : le général se méfie des romans et de l’homosexualité. «Son besoin de me dominer sans arrêt finit par rompre notre lien», écrit Cisneros, qui cherchait sa liberté dans l’écriture. Son père écrivait aussi et ses affects, si absents de sa parole, jaillissaient sur la page.

La Distance qui nous sépare, récit mélancolique parfois poignant, compte des tableaux comiques : ce sont notamment les interviews que le général accorde en grande quantité aux journaux péruviens tandis qu’il est à la retraite, à partir de 1983 et jusqu’à sa mort d’un cancer de la prostate, en 1995. A sa façon, il est une star. Les journalistes lui demandent son avis sur la conduite à tenir envers le Sentier lumineux, persuadés qu’il dira des horreurs croustillantes.

«Sans détour».Renato Cisneros a réagi au caractère de son père en réussissant ce que ce dernier rêvait d’accomplir : il anime des émissions de télévision et publie des livres. Il est doux, son écriture en témoigne ; il y a autre chose, encore : «Dans ses articles politiques, mon père n’a jamais montré la moindre hésitation. Il exposait son opinion sans détour. Il n’en était pas ainsi dans ses lettres de jeunesse où les doutes étaient toujours présents, grandissaient et mettaient à nu ce qu’il y eut quelque fois chez mon père de craintif et d’incertain. Lorsque je lus ces lettres, lorsqu’elles me furent confiées […], je ressentis un amour plus intense pour mon père, car je compris que nous partagions la matière première de l’incertitude, et je me dis pour la première fois que c’est là que se trouve l’héritage. « Je lègue le doute à mon cinquième fils », aurait-il pu préciser dans le testament qu’il n’a jamais écrit.»

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