Villa el Salvador, la ville autogérée née du désert

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De quoi sont capables les hommes quand ils sont solidaires !!

Selon Louis Favreau et Lucie Fréchette de l’université du Québec dont le document Une expérience d’organisation communautaire, Villa El Salvador inspire en partie cet article, il s’agit d’une expérience réussie d’organisation communautaire.

source : cocomagnanville.over-blog.com

Une ville née de la crise et du désert

Dans les années 70, Lima, la capitale péruvienne est surpeuplée et accueille déjà un tiers de la population du pays.

Elle subit de plus un grand mouvement de migration rurale.

Le 1er mai 1971, des habitants mal logés, des paysans, des sans domiciles envahissent les terrains non occupés qui appartiennent à des propriétaires privés des alentours de Lima.

Les propriétaires ni une ni deux ordonnent les expulsions des gens qui tourne en une confrontation avec les forces de l’ordre qui fera un mort (Ediberto Ramos Quispe) et de nombreux blessés.

Le gouvernement qui veut calmer le jeu à l’heure où un évènement important doit avoir lieu dans la capitale octroie alors des terrains vagues aux sans domicile dans une zone désertique de la banlieue sud de Lima à la Tablada de Lurin, un site proche du site pré-inca de Pachacamac et il leur fait la promesse qu’ils en deviendront propriétaires.

Les familles s’organisent petit à petit pour éviter les spéculations, elles s’entraident pour construire les abris et pour se nourrir.

Des assemblées populaires décident collectivement des conduites à tenir et chaque habitant à son mot à dire.

Pérou : Villa El Salvador, la ville autogérée née du désert
La CUAVES

En 1973 est votée la première convention qui portera le nom de CUAVES (communauté urbaine autogestionnaire de Villa El Salvador). Elle est l’héritière de l’assemblée populaire qui a organisé l’invasion et elle a pour objectif la consolidation des organisations populaires et la prise en charge des problèmes de la nouvelle ville. Elle reçoit l’appui du SINAMOS (système d’appui de la mobilisation sociale), un organisme d’état dont elle s’émancipera par la suite.

En septembre 1976 est votée la seconde convention de la CUAVES, en 1979 la troisième puis en 1983 la quatrième.

  • 9 août 92 : le sentier prend le contrôle absolu du conseil exécutif de la communauté. Vous pouvez prendre connaissance des tenants et aboutissements de cette opération ainsi que des motivations du sentier avec ce lien http://www.alterinfos.org/archives/DIAL-1717.pdf

Au moment de l’infiltration de la CUAVES par le sentier lumineux, il est facile de profiter de la rivalité opposant cette dernière au conseil municipal et d’aiguiser les conflits. La CUAVES entre alors dans une phase de perte de crédibilité et de légitimité et elle en souffrira durant les années 90.

L’organisation de Villa El Salvador associant la démocratie participative à la démocratie représentative est un modèle reconnu au niveau international.

Pérou : Villa El Salvador, la ville autogérée née du désert

image Vue sur une partie du quartier avec au premier plan le centre communautaire et des bétonnières achetées par les habitants. Au fond à gauche un “attrape brouillard” et à droite en jaune le projet des maisons d’urgence

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Chronologie succincte

Tout est à faire sur ses terres désertiques, il faut vaincre le territoire difficile et s’implanter afin de pouvoir y vivre. Il n’y a aucuns services, l’eau au départ est acheminée par des camions citernes. Ensuite tout va quand même s’installer assez vite.

  • Août 1971 : première paroisse
  • Septembre 1971 : première école
  • Novembre 1971 : collège secondaire « Fé y Alegria »
  • Avril 1972 : première rentrée scolaire de Villa El Salvador
  • 1973 : première convention qui portera le nom de CUAVES
  • Octobre 1974 : fondation du centre culturel (centro de communicacion popular)
  • Noël 75 : inauguration de l’éclairage public
  • Avril 1976 : marche sur le palais du gouvernement de 30.000 pobladores (des mères de famille, des maîtres, des étudiants) exigeant une réponse aux questions d’éducation.
  • Juillet 77 : Villa El Salvador prend part à la grève générale contre la dictature militaire. Un jeune y trouve la mort.
  • 1978/1979 : grèves nationales auxquelles se joint Villa El Salvador
  • Août 79 : installation de l’eau et d’un réseau d’égouts
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  • Janvier 80 : des bassins sont creusés en bas d’une pente pour purifier les eaux usées par l’action du soleil ce qui permettra de créer une zone d’agriculture et d’élevage.
  • Juillet 82 : conseil exécutif communal provisoire. Publication d’un plan intégral de développement de Villa El Salvador.
  • Noël 82 : 2 pistes sont goudronnées et inauguration des routes A et B.
  • Mai 83 : le gouvernement de Bélaunde accorde à l’ancien bidonville qui a dépassé les 150.000 habitants la qualification de « ciudad » (cité), création du district de Villa El Salvador, province de Lima. C’est une réelle récompense du travail fait sur le plan de l’urbanisme et sur le plan social par les organisations populaires.
  • 1983 : la gauche unie remporte les premières élections municipales en novembre. C’est le début de la terreur du sentier lumineux.
  • Décembre 83 : création de la fédération populaire des femmes qui sera l’une des plus influentes parmi la cinquantaine d’organisations que compte la communauté.
  • Janvier 84 : la municipalité reconnait la CUAVES, communauté urbaine autogestionnaire et signe un accord avec Villa El Salvador stipulant que la loi communale est loi municipale.
  • Février 85 : visite de la ville par le pape Jean-Paul II
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image «Tren en Estacion Villa el Salvador» deCesar Miranda – Trabajo propio. Disponible bajo la licencia CC BY-SA 3.0 vía Wikimedia Commons –

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  • Janvier 86 : la ville est proposée pour le prix Nobel de la paix. Le gouvernement annonce la création d’une zone industrielle avec la participation des Nations –Unies et la construction du métro Villa El Salvador –Lima- Comas.
  • Juillet 86 : marche pour la paix et la justice sociale en protestation contre le massacre de plus de 300 prisonniers politiques appartenant au sentier lumineux.
  • Octobre 86 : victoire de la gauche unie aux élections municipales de novembre.
  • 1987 : cité messagère de la paix décernée par l’Unesco.
  • 1987 : prix « Principe de Asturias » attribué par l’Espagne.
  • Mars 87 : année internationale de la paix. Visite de Julius Nyrere ex président de la Tanzanie.
  • Janvier 89 : marche des pobladores sur le palais du gouvernement pour dénoncer le plan d’urgence (eau, électricité)
  • Mars 89 : mise en service de la station de pompage numéro 4 alimentant le district en eau. La ville comte 300.000 habitants dont 75 % de moins de 26 ans.
  • Juillet 90 : visite du président de l’assemblée nationale de Cuba, le dr Juan Escalona.
  • Octobre 90 : début de la production de tissu dans la zone industrielle.
  • Février 91 : épidémie de choléra et forte mobilisation de la population sur le plan de la santé de la CUAVES qui sera reconnu par l’OMS. Menaces du sentier lumineux.
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  • Années 92/93 : très dures années pour la ville en raison de la terreur exercée par le sentier lumineux. Assassinat de Maria Elena Moyano, adjointe au maire et présidente de la fédération des femmes.
  • Avril 92 : le sentier lumineux lance 2 voitures piégées contre le centre culturel, détruit l’émetteur stéréo Villa El Salvador, s’attaque à l’université libre, aux collèges, aux habitations.
  • Septembre 92 : une foule immense proteste contre les attentats.
  • Janvier 93 : assassinat de Rolando Galinda, alceide de Villa El Salvador par le sentier et assassinat d’Alejandro Pantigoso , président de l’association des pères et candidat à la mairie ainsi que de son épouse.
  • Juin 93 : Michel Azcueta qui fut le premier maire et l’un des fondateurs de la ville échappe à un attentat.
  • Années 1990 : la ville se reconstruit petit à petit. Les ménages se sont repliés sur eux-mêmes et les organisations populaires sont affaiblies.
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image Anaemaeth

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Ce qui motivait le sentier lumineux

Le sentier lumineux avait pour objectif de détruire le pouvoir en place en instaurant un régime de terreur. Il s’en prendra à Villa El Salvador car cette ville fait partie de la ceinture de fer et en tant que barriada elle entoure la capitale, ce centre du pouvoir.

Ils voulaient affaiblir les pueblos jovenes dont Villa était un des plus clairs exemples, s’en prendre aux idées de solidarité et au système autogestionnaire qui aux yeux du sentier représentait un système de trahison en cela qu’il ne servait qu’à amortir les effets de l’absence de l’état sur le terrain social et retardait ainsi la révolte des masses populaires.

Enfin l’organisation du sentier lumineux était en opposition complète avec les idées de gauche unie portée par Izquierda unida gérant la ville.

Le modèle développé par Villa El Salvador donc fut pris entre le marteau et l’enclume car aussi bien les familles furent-elles victimes du sentier mais elles furent aussi soupçonnées par les forces de l’ordre en tant que terroristes présumées.

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L’organisation communautaire

A Villa El Salvador, les prises de terrain ne sont pas réduites à une simple occupation des lieux mais elles ont conduit à une organisation sociale. L’unité de base de l’organisation est le groupe résidentiel (menzana ou pâté de maison) comprenant 384 familles de 2000 à 2500 personnes. ). Il y a 16 menzanas par quartier (384 familles = 1300 personnes environ)

Les familles disposent de maisons avec un parc public réservé aux services en commun (école maternelle, service médical, local communal, terrains de sport). Avec l’arrivée de paysans, la collaboration de militants de gauche, de professionnels venus vivre avec eux pour animer les projets, les nouveaux arrivants se rassemblent et obtiennent du gouvernement qu’il fournisse des services. Ce sont les femmes qui en ont assumé l’animation.

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Ce modèle est innovant en cela qu’il brise le modèle colonial des villes d’Amérique latine. Les villes héritées de la colonisation espagnole sont toutes construites autour de la plaza mayor, une place d’armes bordée du palais du gouverneur, de l’église, du palais de justice (et de la prison).

Dans le cas de Villa El Salvador, la place publique est décentralisée car chaque parc est le centre d’un milieu de vie. Les places publiques ne sont pas des prolongations du pouvoir de l’état mais des espaces démocratiques. Elles sont nées pour former la société civile.

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Le désert est devenu utile

Le désert est vaincu et se transforme en zone agricole grâce aux lagunes d’assainissement des eaux usées cachées par des arbres. Trois types d’exploitations existent : individuelle, communale et coopérative.

Ils y cultivent du maïs qui nourrit quelque 3000 vaches qui fournissent à leur tour le lait et les fromages.

Des vergers ont été mis en place grâce à la venue de jeunes agronomes de Nantes et travaillent avec des jeunes de Villa

L’eau reste un problème majeur malgré tout car elle ne leur est accordée que dix heures par jour.

Alors qu’à côté dans la capitale, l’eau est gaspillée par les bourgeois et que la ville continue toujours de rejeter les eaux usées dans la mer…..

L’organisation communautaire, l’héritage indigène

L’organisation sociale est la loi du voisinage.

Cinq délégués sont élus chaque année dans chaque groupe résidentiel (menzana ou pâté de maison) pour prendre en charge le logement, la santé, les cuisines populaires, les sports, l’éducation, la culture, l’activité économique (productive et commerciale

Ce modèle s’inspire largement de la tradition communautaire indigène représentée par de nombreux habitants. En effet, les civilisations pré-incas connaissaient déjà la loi de réciprocité qui réglait les échanges entre les individus, les familles et le pouvoir politique. Les indiens qui émigrent dans la ville apportent avec eux une façon de vivre qui n’aurait pu survivre à la prolétarisation mais qui trouve un terrain propice à l’économie informelle. C’est certainement un facteur de base de la réussite de cette espèce de développement.

Egalement, la communauté a pu se dresser contre les attaques du sentier lumineux car elle est fondée sur la culture de la non violence des communautés andines. La culture a réinventé la civilisation.

Quelques chiffres du travail réalisé :

  • Plantation d’un demi-million d’arbres
  • Construction de 26 écoles
  • Construction de 150 garderies
  • 400 cuisines collectives
  • Formation d’assistants médicaux
  • La zone industrielle créée en1988 offre 3000 emplois (alimentation, confection, chaussure, construction métallique)
Les cantines populaires collectives (comedores popular)

C’est au cours des années 80 que la faim se développe dans quasiment tous les foyens populaires péruviens. Des organisations de survie voient alors le jour et s’implantent dans les quartiers concernés.

Des groupes de famille en situation d’extrême pauvreté se constituent en comités qui, en coordination avec la municipalité, assurent chaque matin une ration de lait aux enfants de moins de 6 ans. Plus de trente mille rations sont distribuées quotidiennement. Parallèlement se constituent les comedores populares (cantines populaires), organisations des mères de familles qui mettent en commun l’achat et la préparation des aliments.

Villa El Salvador compte 400 cuisines collectives regroupant 15 familles chacune.

Ce sont les femmes qui ont mises en place ce qui leur permit de traverser a crise à moindre coût grâce au regroupement d’achats et la préparation des repas en commun. Ces cuisines ont de plus le mérite de contribuer à une forme de socialisation.

Les femmes peuvent alors s’émanciper et sortir de chez elles dans une société encore machiste ou bien souvent la femme n’est pas reconnue à sa juste valeur.

« Une cantine populaire (Comedor popular) est avant tout un groupe d’habitants qui s’organisent avec un objectif commun : apporter un service de préparation et de distribution de repas pour les enfants et les ménages d’un quartier populaire. Pour sa création, le groupe se réunit tout d’abord pour parler du projet, bien souvent ils ont un soutien technique et matériel (denrées alimentaires non périssables principalement) des Organismes non Gouvernementaux (ONG), notamment de CARITAS Internationale, des élus locaux ou des organisations populaires. Le groupe doit toutefois s’appuyer principalement sur ses propres moyens : cotisation, dons, mutualisation des moyens,(ustensiles, charbon produit de la vente des repas…). A tour de rôle, ses membres se relayent pour l’établissement des menus, la gestion de la structure et surtout la préparation des repas. Afin de ne pas affaiblir la communication et les liens familiaux, il n’existe pas de service de restauration sur place, chaque famille amène le repas à son domicile.  » lien

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Le rôle des femmes

Les femmes dans les années 80, surtout celles regroupées dans la fédéracion popular de las mujeres de Villa El Salvador jouent un rôle important dans le maintien de la tradition autogestionnaire de la CUAVES. Elles font valoir par leur fédération un courant politique important pour le développement et la gestion de la communauté.

Instruments pour répondre aux besoins élémentaires des familles, les comités du verre de lait et les cantines populaires représentent aussi pour les femmes la possibilité d’accéder à un espace publique propice à leur affirmation individuelle et collective, à la prise de conscience de leurs droits et capacité d’action. Elles constituent la base de l’organisation des femmes, en particulier la Fédération populaire des femmes de Villa El Salvador, d’où surgiront d’importants leaders comme Maria Elena Moyano. Elles furent l’objet également de manipulations, de conflits d’intérêts personnels et politiques.

L’avenir

Aujourd’hui la ville compte 350.000 habitants aux maisons basses, aux rues larges et bien tracées plantées d’arbres coupant de larges avenues. Même si ce modèle est une réussite cela n’en fait pas un paradis loin de là. On ne peut pas dire que c’est un bidonville car les habitants sont propriétaires de leurs terrains mais les conditions de vie restent les mêmes que celles des bidonvilles. Des conflits sociaux s’y développent accrus par la crise économique et politique qui dure au Pérou.

Ses nouveaux défis :

  • La lutte contre la délinquance des jeunes
  • Pallier l’accélération de la pauvreté
  • Améliorer les conditions de vie des nouveaux ménages
  • Réactiver la CUAVES
  • Lutter contre les conduites individuelles qui tendent à dépasser les démarches collectives.

Documentaire sur Villa El Salvador diffusé lors des 27e rencontres du cinéma latino de Toulouse

Une réponse à “Villa el Salvador, la ville autogérée née du désert

  1. Merci de mettre en avant des articles de fond de ce type, très intéressants!

    Pour compléter cet article, je ne peux que recommander la lecture de l’excellent ouvrage « L’autre sentier, la révolution informelle dans le tiers-monde » (El otro sendero en espagnol) de Hernando de Soto, économiste péruvien né en 1941 à Arequipa. Dans cet essai il démontre l’importance de l’informalité dans les logements, le commerce, les transports à Lima et par extension dans tous les pays en développement, et le rôle prépondérant de l’économie informelle dans le développement du Pérou.

    Merci encore à Pérou en France pour votre travail.

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