«VIOLS CORRECTIFS»: LESBIENNES PÉRUVIENNES MOBILISÉES CONTRE LE SILENCE

violsCarlotta* a le regard embué. Sur les marches de la place San Martin, au cœur de la capitale péruvienne, Lima, la jeune fille aux cheveux peroxydés hésite encore. La main droite agrippée à celle de sa partenaire, l’autre triturant machinalement ses sourcils, la jeune péruvienne a décidé de participer au projet Historias, lancé par l’association No tengo miedo (Je n’ai pas peur) pour dénoncer les viols dont sont victimes les lesbiennes dans le pays.

source : 360.ch

«C’était un ami de la famille, quelqu’un que je connaissais bien et en qui j’avais toute confiance. Avant de me violer, il m’a dit que ce n’était pas «bien» d’être comme j’étais, qu’il fallait me soigner», explique Carlotta dont l’agression est arrivée quelques semaines après qu’elle a avoué son homosexualité à ses parents.

Rongée par la honte et la culpabilité, la jeune fille a longtemps tu son histoire. C’est pour briser le silence qui entoure les drames comme celui de Carlotta que l’ONG No tengo miedo a décidé de collecter les témoignages de lesbiennes victimes de violences familiales. Dans un recueil annuel, destiné à la communauté gay mais également à l’ensemble de la société péruvienne, l’association donne la parole aux victimes. «Raconter son histoire est souvent la première étape de la reconstruction. C’est aussi un moyen de dire aux filles qui vivent la même situation: vous n’êtes plus seules!», résume Adriana Galledex, la coordinatrice du projet. Car des drames comme celui de Carlotta, le Pérou en connaît des dizaines chaque jour. Dans un pays où l’on assimile encore l’homosexualité à une maladie, ces agressions portent même un nom spécifique: les violaciones correctivas (viols correctifs). Organisés par les familles ou les amis, ces viols sont sensés «guérir» les lesbiennes et les remettre dans le droit chemin.

MUTISME DES AUTORITÉS
Le Pérou ne reconnaissant pas la notion de crime homophobe, il est très difficile d’obtenir des chiffres officiels sur ces drames, mais une enquête menée par No tengo miedo en 2014 montre que près de la moitié des lesbiennes ont déjà été victimes de violences au sein du foyer parental et dans 22 % des cas, les agressions ont lieu de manière quasi-quotidienne. Peur de la toute-puissante Eglise catholique, machisme institutionnalisé, ou conservatisme généralisé de la société péruvienne… Les explications sont nombreuses pour justifier le mutisme des autorités, qui malgré la violence et la récurrence de ces situations se refusent à aborder le sujet.

«Avec le troisième plus haut taux de violences sexuelles au monde, le Pérou est un pays machiste et violent, explique l’activiste féministe Maria Ysabel Cedano, les femmes sont encore considérées comme des biens au service de l’homme, notamment sexuellement.» Pour la militante, ce contexte rend vulnérables les lesbiennes et les met en première ligne des violences: «les familles voient la pénétration comme un acte punitif. Elles pensent que les femmes sont lesbiennes parce qu’elles ne connaissent rien d’autre, mais qu’en les forçant, elles reviendront dans le droit chemin».

«En lisant les témoignages des autres victimes, j’ai senti un poids qui disparaissait, c’était celui de la culpabilité.» Jennifer

Présente dans les locaux de l’association, Jennifer* fait partie des victimes pour qui le premier rapport annuel de l’ONG a eu l’effet d’un électrochoc. Violée par un voisin à la demande de sa grande sœur, la jeune femme a longtemps oscillé entre haine et colère. «En lisant les témoignages des autres victimes, j’ai senti un poids qui disparaissait, c’était celui de la culpabilité.» Culpabilité d’aimer les femmes et d’être considérée comme une déviante, mais également honte d’être persécutée par sa propre famille. «Que doit-on faire quand c’est votre propre sœur qui commandite le viol?», soupire encore la jeune fille. Cette question est dans la tête de toutes les victimes. On la retrouve dans la plupart des récits collectés par No tengo miedo. «Les victimes de viols sont toujours très vulnérables, mais quand en plus, il s’agît de porter plainte contre sa mère ou son père, cela devient inextricable», résume Maria Ysabel Cedano.

A l’image de Carlota, Jennifer a aussi décidé de partager son histoire pour le projet Historias. «Nous recevons de plus en plus de témoignages de victimes», souligne la coordinatrice du projet, ravie de voir la parole de la communauté LGBT se libérer et dénoncer, «les Péruviens doivent admettre que tant que les viols correctifs ne sont pas condamnés, cela sous-entend qu’ils sont tolérables. Plus les victimes seront nombreuses à témoigner, moins l’État pourra fermer les yeux.»

*prénom d’emprunt 

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